L’association Asarue soutient la scène de street art rennaise depuis 2015, en gérant les murs d’expression libre de la capitale bretonne, et en ouvrant les portes de son atelier partagé, le Jardin 564, aux artistes désireux de développer leur pratique. Son objectif de promotion des arts urbains passe aussi par l’organisation de jams graffiti tous les dimanches de l’été. En compagnie de Paul Dolléans, alias Mya, cofondateur et artiste résident de l’association, et d’Audrey Pouliquen, administratrice. La rédaction d’Unidivers a longé la Vilaine depuis le bout du mail jusqu’au Jardin 564. Une balade pavée de graffs et de fresques, propice à discuter des activités d’Asarue et du street art à Rennes.

Havre du graff, le Jardin 564 à Rennes ouvre ses portes au public tous les dimanches de l’été dans le cadre du rendez-vous de l’art contemporain Exporama. Situé route de Sainte-Foix, à proximité de la Prévalaye, cet atelier partagé, siège de l’association de soutien au street art Asarue, ne s’atteint pas sans une belle balade en bord de Vilaine. Il n’y a pas de coïncidence, le chemin de halage est parsemé de tags, de stickers, de fresques, de peintures, comme les nomme plus simplement le street artiste Paul Dolléans, alias Mya, un de nos guides depuis le bout du mail François Mitterrand jusqu’aux locaux de l’association. Il est accompagné d’Audrey Pouliquen, vidéaste et administratrice bénévole.

Audrey Pouliquen et Paul Dolléans, membres de l’association Asarue, devant une installation collective dans l’atelier du Jardin 564.

Lancée en 2015 pour coordonner avec la ville de Rennes le dispositif de murs d’expression libre Réseau Urbain d’Expression (RUE), Asarue s’est vu doter d’un lieu par la mairie en 2016, baptisé le Jardin 564. Maison ouverte aux street artistes de tout acabit, elle en accompagne une quinzaine à l’année dans leurs démarches professionnelles. L’association est aussi une interlocutrice privilégiée des pouvoirs publics et des acteurs culturels et privés en matière de graff et de street art à Rennes. Mya en est un des fondateurs, avec d’autres membres de La Crémerie, un collectif de graffeurs ayant décidé de se regrouper pour se professionnaliser et vivre de leur passion.

Rendez-vous était donné au pied du pont Malakoff, côté Mail. Un local technique arbore deux belles surfaces graffées. À gauche, un exemple de wildstyle, graffiti à l’enchevêtrement complexe. À droite, un immense 740 en chrome, c’est-à-dire peint en gris métallisé. Au-dessus, on distingue un pêcheur embarqué sur un frêle esquif, un ciel orangé derrière lui. C’est le dernier vestige de la fresque recouverte par la marque du crew 740, un monstre marin qui veillait sur la rivière il y a encore quelques mois. Dans la foulée se sont installés dans les renfoncements un graff Chevr Foutr1, une paire de noms qu’on croise de plus en plus sur les murs rennais, et une petite plante perturbante signée d’une croix rouge.

Ces quelques mètres carrés de murs représentent une discussion de rue que nous décrypte Mya. Le wildstyle et le monstre marin avaient été peints par le collectif La Crémerie en 2015, à l’occasion de Nos quartiers ont la pêche, journée de la pêche et des cultures urbaines. Les deux pièces ont tenu de belles années, jusqu’à ce que « la rue » ne décide qu’une des deux, celle s’éloignant le plus de la pratique originelle du graffiti, avait fait son temps, et qu’un premier TOY — tag on your shit, le fait de peindre par-dessus le travail d’un autre graffeur — ne défigure le monstre marin. Il sera ensuite complètement recouvert, remplacé, par un membre du 740 (un certain Rukié ?) qui revendique le mur pour son crew. Cette première brèche ouverte, d’autres viennent s’agréger, comme des badauds devant une engueulade publique. Entre guerre de territoire, d’ego, de chapelle artistique, les règles des murs sont parfois cruelles.

« Les murs sont témoins de nos discussions »

MYA
street art rennes
Ce dessous de pont a aussi été le témoin d’une « discussion d’espace ». Après une première fresque réalisée par La Crémerie en 2018, plusieurs TOY font leur apparition. Le collectif marque à nouveau sont territoire par un CREMZER (en bas) avant qu’un Zeko ne prenne la place du haut.

Le milieu graff le plus alternatif a tendance à vouloir se distinguer du street art qui représente une démocratisation de l’expression picturale de rue dans son contenu — fresques figuratives, collages, pochoirs, peinture sur bois, aluminium ou autres supports — autant que dans ses méthodes. Mya revient sur cette différence : « Le graff, c’est la pratique de la bombe aérosol dans la rue, issue de la culture hip-hop. Même si ses adeptes peuvent retrouver une démarche artistique par empirisme, l’impulsion est ailleurs : ce sont les crews, le territoire, la « street cred », un art de vivre plus qu’un art tout court. Il y a un état d’esprit commun, des règles tacites, une culture. Dans le street art, ce sont des artistes qui viennent de n’importe quels culture ou horizon et qui vont prendre la rue comme espace de création et support ».

Mya, quant à lui, fréquente des artistes de graff, mais ne se définit pas comme tel, lui qui vient plutôt des arts traditionnels. Son point de vue est plus conciliateur : « sans le pratiquer, je défends le graff auprès des institutions et des publics, mais j’encourage aussi les jeunes qui s’intéressent au street art, une expression beaucoup plus libre. Selon moi, il ne faut pas renvoyer les gens à l’origine, mais leur permettre de se développer ». D’ailleurs, il ne voit pas les deux entités comme des catégories, mais comme des balises : « les artistes ne sont pas tout l’un ou tout l’autre, ils se baladent entre les deux, évoluent ».

La suite de notre parcours en donne un exemple. Sous le pont Robert Schumann s’alignent différentes peintures : les griffes des crews CLP, 740 et 95 C, une historiette de Yoze4, deux personnages caractéristiques de Rodrig et un radis d’Ar Furlukin. Face à ce tableau, Mya ne peut s’empêcher de montrer des réserves pour le travail du fameux street artiste rennais, parmi les plus institutionnels, et à l’inverse son admiration pour celui de Yoze4, issu du milieu graff le plus alternatif et dont la pratique a beaucoup évolué depuis la calligraphie de sa signature, déchiffrable dans la tête du squelette, vers la composition de scènes comiques qui font écho à l’emplacement choisi. « Il a peint dans toute la Bretagne depuis 15 ans. Il fait en vandale ce qui est le plus difficile : des personnages, des éléments identifiables, une espèce de petite histoire façon bande dessinée ».

Un autre exemple est la signature de Tarmak au sommet d’un immeuble visible depuis le pont. « Ça sent le jeune qui recherche des spots complexes pour se distinguer », analyse Mya. « Et qui se donne du mal pour faire de belles pièces », ajoute Audrey Pouliquen. Malgré la difficulté des emplacements choisis, ses œuvres présentent de plus en plus de couleurs et de motifs. C’est dire aussi que l’artiste, agissant de nuit, en toute illégalité et au péril de son intégrité physique, prend des risques énormes par amour de son art, par envie de bien faire. Selon Mya, cette esthétisation du « vandale » trouve comme modèle à Rennes le crew IDSVC, qu’on retrouve étalé sur la façade d’un superbe immeuble de ville désaffecté, rue de Lorient, aux côtés de Poch, l’un des organisateurs de la biennale rennaise de street art Teenage Kicks.

En poursuivant notre route dans la même rue, on passe sous un pont de voie ferrée qui accueille une vaste fresque, exemple de production légale, résultat d’un appel d’offres public. Ce sont ce genre de réalisations, avec les commandes privées, qui peuvent permettre aux peintres urbains de vivre de leur art. « On ouvre des chantiers, comme le fait un maçon ou un peintre en bâtiment », précise Mya.

L’association Asarue avait été consultée dans le cadre de ce projet pour offrir son expertise technique, car elle joue à Rennes, et parfois alentour, le rôle d’intermédiaire dans ce genre de situation. « Ça vient généralement d’un quorum d’habitants, de structures associatives, d’écoles ou de MJC qui font la demande à la mairie. À Rennes, il y a un service dédié au muralisme en ville, géré par Fatima Salhi. Elle peut traiter directement le dossier ou nous consulter pour élaguer le projet, répondre à des questions techniques, etc. », explique Mya. De son côté, Asarue analyse les appels d’offres pour que la position de l’artiste soit respectée : juste rémunération, emplacement viable, mur peignable, etc.

Le soutien aux artistes va plus loin encore, l’association aide au regroupement d’artistes pour les projets d’ampleur. Récemment, le groupe Le Duff a demandé au peintre Lélé, bien connu pour ses représentations de gorilles, de réaliser un chantier important pour un parking. Par l’entremise d’Asarue, une quinzaine d’artistes ont pu finalement y participer. L’association offre aussi un accompagnement administratif et technique pour les jeunes artistes : par exemple leur apprendre à rédiger des devis, ou les faire bénéficier du permis nacelle de leurs aînés dans le cas de chantiers en hauteur. « L’objectif est que la proposition artistique ne soit pas limitée par les conditions techniques ou financières », commente Mya.

Passé le pont, nous tournons à gauche, empruntant le chemin du professeur Henry des Abbayes pour rejoindre le bord de Vilaine. Au pied de la voie ferrée se trouve un mini équipement sportif décoré de différentes fresques. « Il y en avait une grande faite par Brez, un travail de commande. Quelques teignes ont fait les forceurs pour prendre des places à l’entrée, Brez a lâché l’affaire et d’autres sont venus poser ensuite. Des pièces suffisamment propres pour que ça tienne », raconte Mya.

Plus loin le long du chemin, on est surpris de tomber sur un local technique et un muret entièrement gris, alors qu’ils exposaient depuis des années nombre de peintures. Dans le jargon, l’emplacement a été « buffé », c’est-à-dire recouvert d’une couche de peinture, généralement par les services de la ville. « Ce n’est fixe que quand on fait les démarches pour “pacifier” la zone. Si les habitants ou leurs représentants ne valident pas, on ne peut pas leur imposer, les gens ont le droit de choisir leur environnement de vie. Mais là, on revient sur un gris béton alors que ça faisait un peu de couleur », s’attriste Mya. « Les murs d’expression sont souvent très riches, agressifs visuellement. Ce n’est pas du goût de tout le monde. Mais ça représente une réalité quand même, que des gens n’ont pas envie que leur ville soit entièrement grise et bétonnée », affirme le peintre.

Arrivés à l’île du Moulin du Comte, nous traversons la Vilaine pour passer devant un autre local technique désaffecté recouvert de peintures. Une fresque d’Aéro ressort malgré les tags qui l’ont recouverte. Si on peut déplorer la dégradation d’une aussi belle pièce, son mérite reste entier selon Mya : « Avec cette fresque, Aéro a augmenté la zone de peinture. Même si ce n’est pas un emplacement légal, on ne l’imaginerait plus sans peinture aujourd’hui. Si personne ne se plaint, la ville ne vient pas nettoyer et ça rentre dans le paysage ». « De notre côté, on peut contacter la personne qui gère ce bâtiment, probablement l’élu de quartier, et demander que ça devienne un lieu de peinture », complète-t-il.

« Un mur d’expression libre est politiquement reconnu. Tant qu’il sera debout, il sera d’expression libre. »

Mya

Car la principale mission d’Asarue est de coordonner avec la mairie le réseau des murs d’expression libre à Rennes. Progressiste en la matière, la ville avait initié dès 2002 ce réseau, sous le nom Graff’ en ville. En 2015 se concrétise l’idée de mettre en place une convention avec des gens de terrain qui pratiquent la peinture urbaine afin d’avoir un échange plus constructif. La mairie contacte alors le collectif La Crémerie qui s’était illustré dans nombre de projets pour des structures publiques, et l’association Asarue naît dans la foulée. « Là où La Crémerie nous permettait de gagner notre vie en étant peintres, on a vu dans Asarue l’occasion de développer des projets qui profitent plus largement à la communauté du graff et du street art », raconte Mya.

Le nombre de murs d’expression libre est monté jusqu’à une trentaine à Rennes ces dernières années, le chantier du métro et ses nombreuses palissades aidant. Il est retombé à une vingtaine avec l’avancée des travaux. Audrey Pouliquen prévoit en septembre 2022 une campagne de démarchage des élus de quartier pour trouver de nouveaux endroits en friche qui mériterait un peu de couleur. L’objectif, en plus d’embellir la ville, est d’avoir une bonne répartition de ces emplacements dans toute la ville afin que chacun puisse en profiter près de chez lui.

Ce dispositif est né de nombreuses demandes des artistes de graff dans les années 1990 et de conflits judiciaires sur le sujet. L’ancienne station d’épuration de Cleunay, qu’on distingue à gauche du chemin de halage, un peu avant le centre commercial Leclerc, en est un témoignage. Toutes les surfaces de béton qui parsèment ce carré d’herbe sont recouvertes de graffs aux couleurs fanées par le temps. En 1998, un graffeur avait été traîné en procès pour ces œuvres, accusé d’avoir dégradé 123 mètres carrés de murs. À l’époque, le président du tribunal avait désarçonné la mairie avec cette question de bon sens : « Est-ce qu’on ne peut pas considérer que les fresques sont préférables aux murs grisâtres d’une station d’épuration ? »

Nous continuons notre route le long de la Vilaine, passant sous la rocade. Les dessous et les jambes du pont sont tatoués de graffs. Certains durent dans le temps, comme le ragondin de WAR! qui émerge de la rivière, ou le DBZ aux couleurs du Stade Rennais, encadré d’une hermine footballeuse et d’une galette saucisse. D’autres sont recouverts par de nouveaux arrivages. Mya siffle d’admiration devant quatre pièces de Size qui s’est amusé à décliner son blaze sur quatre jambes du pont.

Le temps de quelques centaines de mètres, on aperçoit seulement stickers et pochoirs sur les lampadaires. Mais à l’approche du Jardin 564, un long mur se présente comme une galerie d’art annonçant notre destination. « Bien sûr qu’on allait peindre autour de chez nous. Le matériel est juste à côté, ça pousse à se lancer plus facilement, à prendre son temps pour faire quelque chose de soigné. Ici, on trouve des pièces des artistes de l’association, d’invités, de gens qui passent nous faire coucou et à qui on propose d’aller peindre comme on proposerait une partie de pétanque », explique Mya.

On pénètre dans le Jardin 564 les yeux grands ouverts, à contempler la myriade de fresques qui habillent le lieu, à l’extérieur comme à l’intérieur. Audrey Pouliquen et Mya nous font visiter les locaux. On y trouve un grand espace amovible équipé de bureaux et de tout le nécessaire pour la conception des projets, une pièce de réserve où sont entreposés des restes de peinture de chantiers collectifs qui servent aux événements du Jardin 564 ou à des projets individuels d’artistes résidents, ou des bombes aérosol inachevées laissées à disposition de celles et ceux qui voudraient s’entraîner avant d’être triées puis envoyées au recyclage. Une pièce en cours de rénovation va devenir un salon de tatouage, car nombreux sont les artistes de graffs qui passent d’un art à l’autre. « Plusieurs de nos résidents ne font pas uniquement du graff et ont d’autres pratiques en lien avec l’illustration. Ici ils disposent de place, de temps et de conseils pour développer leurs projets », explique Audrey.

Si l’atelier est accessible à tous les artistes désireux d’échanges, les ouvertures au public sont toutefois plus rares, même si les bénévoles n’hésitent pas à faire le tour du propriétaire aux curieux qui s’arrêtent. C’est pourquoi l’association souhaitait s’inscrire dans le cadre du rendez-vous estival de l’art contemporain, Exporama, ce qu’elle a fait en 2021 et de nouveau en 2022. Autour d’un café, Mya et Audrey Pouliquen nous détaillent ce projet de jam graffiti hebdomadaire. Tous les dimanches de l’été, des artistes, une soixantaine en deux mois, sont invité·e·s à venir peindre en public. L’objectif est de « montrer la diversité artistique qu’on trouve dans la rue, mais sur des panneaux, dans un cadre qui permet aux artistes d’avoir tout leur temps », précise Audrey.

Dans le Jardin, où sont visibles les productions des deux dernières éditions, le résultat saute aux yeux : des lettrages ciselés avec patience, des personnages à l’expressivité criante, de formidables jeux de couleurs. Ce que Mya adore dans le street art, c’est son imagerie enfantine, issue de la pop culture, rapprochable donc de celle du pop art. « Ce sont des personnages et des représentations identifiables qu’on peut facilement s’approprier, là où l’art contemporain peut mettre des freins. C’est une façon de remettre de l’art dans un quotidien qui en est parfois dépourvu », affirme le peintre.

Pour voir toujours plus d’art dans votre vie, ne manquez pas la prochaine jam graffiti du Jardin 564, et profitez-en pour découvrir les nombreuses œuvres qui fleurissent le long du chemin de halage. Bonus : au-delà des berges, les alentours du Jardin regorgent encore de graff à aller admirer !

Site Internet Asarue

À lire également sur Unidivers

Article précédentRennes. Les Estivales de l’Orgue 2022 vous feel Bach !
Article suivantKazy Usclef ou la liberté de la création artistique
Jean Gueguen
J'aime ma littérature télévisée, ma musique électronique, et ma culture festive !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici