Les grands musées et centres d’art sont parmi les premiers à avoir fermé et seront les derniers à rouvrir… Depuis deux mois, le Frac Bretagne n’accueille plus le public, mais l’équipe est restée sur le pont en télétravail. Unidivers est allé prendre des nouvelles de la structure auprès d’Étienne Bernard, directeur du FRAC Bretagne pour un bilan de la situation et un aperçu des perspectives futures.

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Etienne Bernard, directeur du Frac Bretagne

Unidivers – De quelle manière la crise a t-elle été gérée en coulisses ? Comment l’équipe a t-elle adaptée son activité ?

Étienne Bernard – Nous avons fermé dès vendredi 13 mars 2020 à la suite de l’annonce de la Maire Nathalie Appéré. Dès le départ, il nous semblait important de maintenir le lien social que l’on s’attendait à voir se distendre. Je n’avais moi-même jamais travaillé en télétravail, mais l’équipe s’est montrée responsable et efficace dès la première semaine. Les reports et annulations des groupes scolaires ont été gérés les deux premières semaines, une activité très importante, puisqu’en parallèle des visites et ateliers au Frac des projets sont organisés dans les établissements. Le service éducatif a ensuite connu une baisse d’activité importante. Les agents des services les plus impactés – accueil et médiation en salle, régie et service de documentation – sont passés en chômage partiel. La communication, l’administration, la direction et le responsable régie sécurité des bâtiments sont restés à plein temps.

Nous avons passé les trois dernières semaines à rédiger les protocoles de rouverture avec les mesures barrières afin de monter un dossier à la Préfecture et obtenir une autorisation de rouverture. Il est actuellement en cours d’instruction. Je ne sais pas de quoi sera fait le fameux monde d’après, mais on a réalisé que les réunions ne nécessitent finalement pas de déplacements. On espère reprendre une activité locale, mais en tant que directeur de structure, beaucoup de rendez-vous au Ministère à Paris auraient pu avoir lieu à distance depuis longtemps. Des réflexes de non-circulation vont peut-être se mettre en place.

Ce contexte particulier a permis de découvrir que l’on peut travailler de manière dématérialisée et l’efficacité avec laquelle il est possible le faire

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Unidivers – Le Frac Bretagne a-il rouvert pour l’équipe ?

Étienne Bernard – La priorité absolue étant au télétravail, la structure peut accueillir 14  salariés en présentiel sur 27, soit une personne par bureau. Quand un membre de l’équipe vient une journée, même s’il ne reste que 2 h, personne n’a accès au bureau avant le lendemain afin d’éviter tout risque. L’organisation a été un véritable rubik’s cube à assembler, mais nous avons découvert des possibilités que nous n’aurions pas imaginées avant.

Le choix des salariés sur place dépend des chantiers prioritaires et des besoins de chacun. La priorité est actuellement donnée aux monteurs. L’exposition Sans-Réserve a été démontée début avril par les deux régisseurs – à tour de rôle, mais le montage de la nouvelle exposition a déjà commencé. Seul le Kiosque de Cyrille Mariën sera démonté après le montage de la rétrospective de Martin Parr, car l’opération nécessite trois personnes.

Unidivers – Parrathon, la rétrospective du photographe américain Martin Parr est décalée du 13 juin 2020 à 24 janvier 2021. Monter une exposition dans ce contexte semble difficile. Le montage a t-il été repensé ? Avez-vous rencontré des difficultés pour le transport des œuvres ?

Étienne Bernard – Le démontage et montage d’une expo se fait généralement en trois semaines. Pour celle-ci, nous avons compté cinq semaines seulement pour le montage. Sept personnes travaillent dessus, mais nous avons de la chance, il s’agit d’une exposition photo simple à monter de façon autonome. La majorité des formats peut se manipuler seul ce qui rend plus facile l’application des gestes barrières. À son ouverture, un nettoyage sera effectué toutes les deux heures, notamment pour les assises en plastique installées pour les personnes avec un problème de mobilité.

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De même, les photographies sont gérées par l’agence Magnum Photo à Paris. Notre transporteur et le bureau de stockage de Magnum travaillent, donc elles arrivent mardi 19 mai normalement. Les transporteurs déposeront les caisses sur la zone de transit et nous laisserons passer 48 heures avant que l’équipe de régie ne les récupère.

La semaine du 8 au 12 juin 2020 est réservée à l’installation des plexiglas sur les bornes d’accueil, les marquages au sol, mais aussi à la formation des équipes d’accueil et de médiation. Ils doivent en quelque sorte réinventer leur métier.

« L’agence Magnum nous laisse gracieusement l’exposition jusqu’AU 24 janvier 2021. Cette prolongation donnera une vraie vie à la rétrospective et la possibilité aux publics de la découvrir peut-être dans de meilleures conditions qu’à son ouverture »

Unidivers – Les petits musées ont rouverts lundi 11 mai 2020, mais le sort des structures plus imposantes sera statué à la fin du mois. L’exposition Martin Parr sera prête le 13 juin, mais entrevoyez-vous déjà une date de rouverture ?

Étienne Bernard – Il est difficile d’identifier ce qu’est un petit, moyen ou grand musée… Selon moi, le FRAC Bretagne est un petit musée en comparaison du Louvre. Nous avons travaillé avec les données techniques dont nous disposons. Nous n’avons aucune autorisation pour le moment, mais attendons le retour du dossier. Après l’instruction de la DRAC – Direction Régionale d’Art Contemporain, il sera validé par la Préfecture. On estime pouvoir accueillir le public à compter du 13 juin 2020, mais le reste n’est pas de notre ressort. Les structures veulent reprendre et se donnent les moyens de le faire dans des conditions optimales.

Les interlocuteurs que l’on a eu (DRAC, Région, Ville, Ministère Central) ont souligné les mesures strictes que le FRAC a prises, a priori presque plus strictes que les futures recommandations officielles du ministère de la Culture.

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Coloriage proposé par le Frac Bretagne pendant le confinement

Unidivers – À quel point le confinement a t-il bouleversé l’agenda du FRAC ? Comment avez-vous géré les projets en cours – les Jeunes Acquéreurs et le Prix Frac-Bretagne – Art Norac ?

Étienne Bernard – Nous avons décidé, d’un commun accord avec nos partenaires publics, d’annuler et de reporter la saison d’automne – habituellement de mi-octobre à mi-janvier.

L’exposition Martin Parr devait initialement se dérouler de mai à septembre 2020, un temps court pour une exploitation avec les scolaires. Avec la prolongation, on estime, et on espère, que les groupes scolaires seront en mesure de venir de manière plus classique à l’automne 2020.

Les déplacements internationaux importants liés aux expositions futures nous ont conforté dans la décision du report de la saison. L’exposition de Nathaniel Mellors, un Britannique qui vit aux États-Unis, a ainsi été reportée à l’été 2021. L’artiste habite à Los Angeles et produit des films avec une équipe de tournage. Au vue de la situation, il a besoin de plus de temps. Et on n’aurait peut-être pas pu le faire venir alors que le FRAC a besoin de lui pour l’exposition.

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Le Prix Frac Bretagne – Art Norac nécessite également le déplacement de Mackenzie Stevens, directrice du centre d’art contemporain d’Austin afin de choisir le ou la lauréat(e). Nous avons préféré ne pas prendre de risques et décaler l’exposition des sélectionné.e.s en février 2021. La deadline des candidatures a été naturellement prolongée jusqu’en août avec un jury de pré-sélection prévu en septembre ou octobre. Ce qui laisse l’automne pour la préparation de l’exposition et la venue de Mackensie Stevens début février 2021. L’exposition de la ou du lauréat(e) à Austin a été reportée à janvier 2022.

« Le prix Frac Bretagne – Art Norac est un dispositif phare de mon projet. L’annuler était hors de question »

L’avancée du programme des Jeunes Acquéreurs s’est arrêté en même temps que la fermeture des écoles, mais les enseignants et Krystel Lavaur, en charge du projet, ont continué à maintenir le lien. Les élèves m’ont envoyé un dossier avec leur premier choix et une visio-conférence est prévue. Le processus se poursuit et s’adapte afin que leurs propositions soient soumises devant le comité.

Ce projet est lié au planning des acquisitions. Initialement prévu en mars, le comité d’experts a été reporté au mardi 7 juillet. Il a en charge d’étudier les propositions et d’émettre des recommandations même si le conseil d’administration décide de l’achat final. Et nous ne pouvons rien engager sans elles. Ses acquisitions enrichissent le patrimoine, mais constituent également un revenu parfois important pour les artistes. Le comité d’administration aura donc lieu dans la foulée le 10 juillet 2020 afin de clôturer rapidement la procédure d’acquisition et débloquer ces fonds nécessaires pour certains.

En France, les acquisitions de la plupart des Frac se déroulent au printemps. Le budget global de toutes les structures se comptent en millions d’euros et cet apport financier avant l’été est primordial pour nombre d’artistes et petites galeries . Dans la situation actuelle, certaines ne vont peut-être pas passer l’été…

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Unidivers – La culture a montré son importance dans la vie des Français et est restée très présente sur la toile. Avez-vous constaté une augmentation de l’activité sur vos réseaux ?

Étienne Bernard – Le nombre de likes ou de vues sur les publications révèlent une réelle augmentation. C’est intéressant car avant le confinement nous avions pensé à un site internet dédié au service éducatif avec une partie participative. Ce projet encore théorique est à construire, mais nous avons obtenu un mécénat pour développer l’idée. Le service des publics et la communication se sont saisis de l’opportunité du confinement de manière intelligente et réactive afin de tester et inventer des systèmes. Bien que la question de la dématérialisation ne soit pas dans l’adn d’un Frac, leur travail a été remarqué par la DRAC. On nous a proposé de travailler sur un projet d’accompagnement pédagogique sur la fin de l’année scolaire et le début de l’année prochaine avec La Criée et l’Opéra de Rennes. On va poursuivre sur cette lancée qui va modifier en profondeur notre approche et ajouter de la dématérialisation dans la construction de nos contenus. C’est pour moi le chantier positif de cette histoire.

L’invention de projets dématérialisés a été très forte pendant le confinement, il serait dommage QUE le déconfinement mette un terme à cette dynamique.

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Vue de l’exposition Sans Réserve. De gauche à droite : Martha Rosler, House Beautiful (Giacometti) (1967-1972) / Jacques Villeglé, Rue de l’Échaudé Saint Germain, Paris (1er janvier 1965) / Ahlam Shibli, Trackers n°2 6 (2005).

Unidivers – Un grand nombre de noms issus du milieu culturel ont fait entendre leur voix afin de montrer leur mécontentement face à « l’oubli » du secteur culturel dans les discours du Président Emmanuel Macron. Que pensez-vous des mesures annoncées ?

Étienne Bernard – L’annonce du grand programme de Commande Publique m’a particulièrement interpellé, car ce dispositif existe déjà et fonctionne bien. C’est important d’être conscient de la difficulté de l’entrée dans ce milieu professionnel après les études, mais je suis surpris par le critère de l’âge. Que signifie réellement « artistes de moins de 30 ans » ? La plupart des étudiants sort diplômé vers 25 ans, ce qui laisse cinq ans pour prétendre à cette offre. Il s’agit de projets imposants où la dimension administrative est conséquente, les candidats seront-ils capables de suivre la cadence ? Si on nous demande d’être le relais de mesures fortes en tant que structure intermédiaire, le FRAC sera évidemment au rendez-vous, mais les conditions semblent légèrement en inadéquation avec l’envergure du projet.

La crise actuelle a révélé un peu plus les différences de traitement et la facilité de certains secteurs. Celui de l’art visuel, surtout l’économie des artistes qui n’ont pas d’équivalent à l’intermittence, a révélé de vrais problèmes sur lesquels il faut se pencher. Dès la première semaine du confinement, la Région Bretagne a annoncé le maintien des subventions avec la condition de payer les artistes. Que l’événement soit maintenu, reporté ou annulé, les créateurs ne devront pas être impactés. C’est une solidarité nationale politiquement soutenue en Bretagne et même imposée. Ainsi, le FRAC a payé toutes les performances, ateliers et autres événements culturels prévus en essayant de reporter, autant que faire se peut. Une partie des frais de production et les honoraires de Nathaniel Mellors ont par exemple été versés.

« La condition des artistes est un débat de longue date. La crise actuelle permettra peut-être de prendre conscience que les artistes ont besoin d’un réel statut »

Unidivers – Est-il déjà possible de quantifier les pertes du FRAC sur l’année 2020 ?

Étienne Bernard – On se trouve dans l’organisation logistique et la réinvention de système, mais le budget 2020 est bouclé et je suis content de dire que le Frac va bien financièrement.

On a eu des pertes d’exploitation, mais la fermeture de la structure a entraîné d’autres économies – chauffage, électricité, frais de production et montage reportés sur l’année 2021/2022. L’un dans l’autre, les dépenses et économies s’équilibrent. Cependant, nous ne savons pas de quoi seront fait les budgets à venir. La crise a créé un élan de générosité et de solidarité, mais qu’en sera t-il dans trois mois ? Comment seront payés les centaines de milliards d’euros mis sur la table ? À terme, n’y aura t-il pas une réduction de x % pour chaque structure ? Personne ne peut encore le dire.

Unidivers – Je vous remercie Étienne Bernard.

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