art urbain en bretagne
© Just Do Paint

Teenage Kicks conclura sa biennale d’art urbain le 21 octobre 2023 par une journée de rencontres au musée des beaux-arts de Rennes. L’association y partagera les conclusions de son étude L’Art urbain en Bretagne – artistes, diffusion et actions publiques. Elle y dresse un état des lieux des initiatives et du fonctionnement actuel de l’économie de l’art urbain, un territoire vaste allant du graffiti au néo-muralisme, en passant par le street art. 

Mathias Orhan, plasticien sous le nom de Brez, cofondateur et codirecteur artistique de Teenage Kicks, nous reçoit dans les nouveaux locaux de l’association au Halles en commun à Rennes. Il est accompagné de Laura Athéa, urbaniste spécialisée dans les projets artistiques dans l’espace public et qui a également participé à la rédaction de l’étude L’Art urbain en Bretagne – artistes, diffusion et actions publiques. À quelques jours de la journée de rencontres où ils présenteront leurs résultats, ils reviennent avec nous sur leur vaste travail de défrichage de la scène bretonne d’art urbain.

Cette étude est le fruit d’une commande de la DRAC Bretagne (direction régionale des affaires culturelles). Son point de départ était une première étude réalisée, à la demande de la DRAC également, par l’association Art contemporain en Bretagne (a.c.b). L’objectif était de mieux comprendre l’environnement artistique, notamment les conditions de vie des artistes. Très intéressante, l’étude laissait pourtant hors champ les arts numériques et urbains. La DRAC a alors souhaité creuser ces sujets par des études dédiées. 

Laura Athéa résume ainsi les objectifs de l’étude à laquelle elle s’est consacrée : « mieux comprendre les artistes urbains par rapport au champ des arts visuels. Mieux comprendre comment l’art urbain peut s’inscrire dans le tissu institutionnel (alors qu’il a en soi une dimension anti-institutionnelle). Savoir comment on finance et qu’est-ce qu’on finance pour nourrir un art urbain qui ne soit pas totalement marchandisé et qui n’aurait plus sa substance authentique. »

Teenage Kicks, association pionnière et moteur en Bretagne avec sa biennale d’art urbain, s’est portée volontaire pour mener cette étude. Mathias Orhan avait l’espoir d’en faire « un outil qui ne serve pas uniquement aux institutions mais qui puisse aider plus généralement à la structuration des associations d’art urbain en France ». Pratiquant le graffiti depuis les années 80, acteur de premier plan de l’art urbain à Rennes, il porte un regard incarné et militant sur la question. Laura Athéa, forte d’un master de projets culturels dans l’espace public et d’expériences dans des structures associatives et des collectivités, apportait son expertise sur l’urbanisme et les actions publiques. Elle était de plus désireuse de s’intéresser à l’art urbain, étonnamment délaissé par son cursus universitaire. Enfin, Aude Le Saux-Slimane, qui travaillait parallèlement sur un doctorat consacré aux logiques de professionnalisation dans le graffiti, a pu apporter son regard et sa méthode de sociologue.

teenage kicks
Depuis sa première édition en 2013, le Wall of Fame, boulevard du Colombier, est un événement majeur de la biennale Teenage Kicks. À chaque édition, une trentaine de « writers » investissent 900m2 de mur. © Sarra

Si le trio a dû mener un intense travail de défrichage, il a toutefois pu s’appuyer sur différents travaux existants. Mathias Orhan cite notamment l’Étude nationale sur l’art urbain, réalisée en 2019 par l’association parisienne le M.U.R (Modulable, Urbain Réactif, à l’origine du MUR d’Oberkampf) qui a abouti à la création de la Fédération d’art urbain. Des études universitaires commencent aussi à apparaître sur le sujet et Laura Athéa mentionne l’ouvrage Gouverner les graffitis de Julie Vaslin et le travail de Mathieu Tremblin qui a consacré sa thèse de doctorat aux pratiques artistiques urbaines. Enfin, le livre de Violaine Pondard, Street Art, les arts urbains en Bretagne, a aussi été important pour faire l’état des lieux des artistes et des initiatives d’art urbain sur le territoire.

Sans rentrer dans le détail d’une étude de 100 pages, que nous vous invitons à aller découvrir lors de la journée de rencontres au musée des beaux-arts de Rennes, Mathias Orhan et Laura Athéa nous résument leurs principales observations. En premier lieu, Mathias souligne le dynamisme de la scène bretonne par rapport au nombre réduit d’artistes qui la composent. L’étude évoque 69 artistes contactés sur une centaine d’artistes urbains identifiés. Même si, d’après Mathias, « on peut considérer qu’il y a le double en Bretagne », ces chiffres restent très bas par rapport au nombre d’artistes plasticiens (entre 2 315 et 3 000 en 2019 selon l’étude conduite par a.c.b). 

Un des intérêts de cette scène bretonne tient à la diversité des pratiques artistiques et des parcours. Beaucoup viennent du graffiti, terreau historique de l’art urbain, mais, depuis 2010, nombreux sont les artistes qui se sont mis à travailler dans l’espace public sans entretenir de lien direct avec le graffiti (street art, muralisme). Il en ressort une grande hétérogénéité dans les œuvres.

pav'art festival
Pav’art festival à Saint-Aubin-du-Pavail (35). © Apolline Poulain

Une autre force des arts urbains en Bretagne est leur répartition assez équilibrée. « Il y a eu des artistes de graffiti dans toutes les villes bretonnes », témoigne Mathias Orhan. Aujourd’hui, les principales villes de la région hébergent autant des artistes que des initiatives de diffusion : Rennes, Brest, Morlaix, Saint-Brieuc, Vannes, etc. « Plus les villes avaient un patrimoine industriel important, plus l’art urbain s’est développé rapidement », constate Laura Athéa. Mais, même en région rurale, des initiatives se sont développées : à Rostrenen, à Saint-Aubin-du-Pavail, à Saint-Nicolas-de-Redon, à Grand-Champ.

Les structures de diffusion de l’art urbain sont relativement nombreuses en Bretagne car elles ont été historiquement créées par des artistes pour diffuser leur propre art, comme le souligne Laura Athéa. Une réponse au dédain des institutions culturelles (des galeries aux universités en passant par les musées) pour un art qui se passe de conceptualisation, « contrairement à l’art contemporain qui met des mots sur tout », précise Laura. Aujourd’hui encore, les lieux qui diffusent les arts urbains sont en majorité (73,2 % selon la présente étude) des lieux qui ne sont pas dédiés à l’exposition des arts visuels : MJC, centres culturels, magasins, restaurants ou lieux alternatifs. 

Cela dit, la popularité croissante des arts urbains pousse désormais les pouvoirs publics et les institutions culturelles à s’y intéresser davantage et à se tourner vers des structures spécialisées pour curater des événements, animer des lieux en friche ou simplement soutenir leurs initiatives. Ce fut le cas pour des projets tels que Dédale à Vannes, Le Spote à Brest ou encore le MUR à Rennes. Il s’ouvre alors de nouvelles voies pour les artistes en quête de professionnalisation. 

Cet objectif de professionnalisation, voire d’institutionnalisation des arts urbains, bute toutefois sur certains obstacles. Tout d’abord, du côté des artistes, l’étude menée par Teenage Kicks a constaté l’absence d’inscription dans son environnement professionnel. Si des initiatives de regroupement comme la Fédération des arts urbains commencent à apparaître, la pratique de l’art urbain est souvent solitaire ou cantonnée à l’entre-soi d’un groupe dans le cas du graffiti. Beaucoup ne se considèrent pas comme artistes, voyant leur pratique plus proche de l’artisanat, ou ne se reconnaissent pas dans telle ou telle étiquette au nom de guerres de chapelle entre les différentes variantes des arts urbains. « Il faut bien se dire que l’art urbain n’est pas un mouvement artistique, mais un autre mode de pratique qui s’offre la rue comme espace de liberté », rappelle Mathias Orhan. Aussi, l’immense majorité des artistes interrogés (91,1 %) ne sont pas syndiqués et très peu d’entre eux sont adhérents à la Fédération des arts urbains (11,1 %) ou à Art contemporain en Bretagne (2,2 %).

Un autre obstacle observé est le « manque de connaissance et parfois une défiance de tout ce qui est institutionnel chez certains », souligne Mathias Orhan. « Quand je suis juré sur des appels d’offres, on sent bien que les artistes venus de l’art urbain n’ont pas l’habitude de parler de leur pratique pour rédiger des dossiers. Il y a un manque de formation à cet égard, alors que ça fait partie de la popularité de l’art urbain de ne pas avoir besoin de sous-texte. »

Cette question de la formation se pose aussi du côté des institutions. Car si elles sont de plus en plus réceptives à l’art urbain, elles ont aussi tendance à se tourner en priorité vers un art urbain décoratif, aseptisé, s’inscrivant dans un marketing territorial. Les financements sont alors accordés à des œuvres sans prise de risque artistique. « Au risque d’avoir une esthétique qui se retrouve partout : des œuvres académiques, une dominance de portraits, des choses faciles d’accès qui flattent l’œil du passant », déplore Mathias Orhan. « L’art urbain, comme tout art, a ses codes. Former les institutions à cet art et son histoire permettrait d’avoir une curation plus intéressante, exigeante et contextuelle, comme le font les structures d’art urbain », déclare Laura Athéa.

Cette dernière proposition fait partie de la vingtaine de préconisations données à la fin de l’étude de Teenage Kicks. On y trouve aussi la volonté de décloisonner les services municipaux concernés par l’art urbain (offices de tourisme, des services de communication, d’urbanismes, d’aménagement et d’entretien des espaces publics) en vue de financement transversaux. Pour rappel, à Rennes, c’est une enveloppe de 10 000 € par an prélevée du budget de l’effacement des tags et graffitis qui a permis le lancement du premier dispositif de murs d’expression libre en 2002. Toujours à Rennes, ce budget d’effacement s’élève actuellement à 450 000 € par an. Mathias Orhan souligne l’ambiguïté : « on efface des œuvres de l’espace public et en même temps on veut des œuvres dans l’espace public… »

Un autre levier privilégié de soutien à l’art urbain serait l’enseignement de son histoire dans les filières artistiques de l’enseignement supérieur. Grâce aux actions de médiation culturelle, l’art urbain s’est déjà fait une belle place dans l’enseignement primaire et secondaire. Mais les portes de l’Université lui sont encore globalement closes. Le projet de centre d’archives numériques Arcanes, en cours de construction, pourrait justement offrir à la recherche universitaire le matériau d’une approche historique solide encore à écrire.
L’étude L’Art urbain en Bretagne – artistes, diffusion et actions publiques sera restituée lors d’une journée de rencontres le 21 octobre 2023 au musée des beaux-arts de Rennes. La restitution sera suivie d’une table ronde avec différents acteurs de l’art urbain, artistes, organisateurs d’événements et de représentants des pouvoirs publics. La journée se prolongera par une présentation du centre Arcanes et notamment de ses premières recherches sur l’histoire de l’art urbain à Brest. Elle se conclura par une visite de l’exposition de Gérard Zlotykamien, pionnier de l’art urbain, visible au musée des beaux-arts jusqu’au 7 janvier 2024.

Programme détaillé

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