À travers un récit véridique, et passionnant comme un roman policier, dans la BD Le Postello Richez et Winoc nous ouvrent en grand les portes du monde de l’art. Déroutant, mais instructif…

 

C’était au début du XXe siècle. À cette époque, un tableau d’un des plus grands peintres de l’histoire pouvait servir à boucher un trou dans un poulailler. Ce tableau appelé « Portrait du docteur Rey » du nom de l’interne qui avait soigné Van Gogh à Arles en 1889 et à qui l’œuvre avait été offerte, avait paru totalement incongrue au bénéficiaire qui le remisa auprès de ces poules d’élevage. Retrouvé, expertisé, il est aujourd’hui un des fleurons du musée Pouchkine de Moscou. Cette histoire depuis des décennies de nombreux amateurs d’art la connaissent et espèrent un jour trouver dans un grenier, ou ailleurs, le tableau inconnu qui assurera leur fortune (1).

Degas, autoportrait, 1856
Degas, autoportrait, 1856

Cette quête, Stéphane K, un voisin de Hervé Richez, le scénariste de la BD « Le Postello », l’a menée pour un tableau acheté par hasard sur un marché aux puces. La BD raconte cette histoire de l’achat à l’authentification d’un tableau censé être un Degas, œuvre préparatoire ou postérieure d’un autre tableau célèbre conservé à Boston. Car la trouvaille et l’acquisition ne sont pas suffisantes pour atteindre le Graal. La toile doit être ensuite expertisée et validée, au cours d’un éprouvant parcours du combattant que les auteurs transforment en une véritable enquête policière passionnante et édifiante. Stéphane n’est pas un spéculateur, mais un véritable « fou » de la peinture capable de se ruiner pour mettre sur le mur du modeste appartement de ces débuts les œuvres qui le touchent, l’émeuvent et donnent un sens à sa vie et à son amour de la beauté. Il met même en péril sa vie de couple pour cette passion dévorante et vitale.

postello_richez_winocDans la BD « Le Sculpteur » (voir notre article), Scott Mac Cloud avait voulu dénoncer l’importance de l’art, les lois du marché qui le régissent. Dans son ouvrage monumental, trop ambitieux, il n’avait fait qu’enfoncer des portes ouvertes. En suivant au plus près l’histoire véridique de l’authentification d’un simple tableau, toujours conservé aujourd’hui par son propriétaire, Richez et Winoc réussissent avec simplicité, mais efficacité à poser les questions essentielles. La première est d’abord de s’interroger sur le rôle des experts, « trop souvent seuls dépositaires de l’authenticité d’une œuvre d’art » qui est décortiquée, eux qui créent, selon leur bon vouloir, leur « savoir » infaillible, les vrais et les faux. Eux encore qui même devant les preuves scientifiques contraires, maintiennent leurs avis, essentiels pour la crédibilité et la côte d’autres tableaux. La BD dévoile ensuite les progrès techniques qui, depuis plusieurs années permettent de radiographier, d’analyser les pigments, les brres des toiles si l’on a toutefois accès aux laboratoires trop souvent réservés aux œuvres de l’État.

richez_winoc_le-postelloFinalement, cette quête d’authentifiation présente un double intérêt. Certes, elle peut transformer la vie matérielle et inancière de l’heureux propriétaire, mais elle peut également contribuer à écrire une nouvelle page de l’histoire de l’art. La recherche historique, et les solutions aux énigmes posées par sa découverte constituent souvent pour le véritable amateur un bonheur plus fort que celui de la possession. Tableau préparatoire ou tableau final ? Esquisse ou repentir ? Avant ou après ? L’intelligence et la passion artistique jouent parfois un rôle aussi important qu’un rayon X ou à l’infrarouge. Pour raconter cette recherche de plus de vingt ans, les auteurs donnent chair et vie à ce Stéphane dont on devine qu’ils ont partagé a posteriori la passion. Pas de discours fumeux, mais avec l’aide de quelques procédés narratifs simples, d’un dessin léger qui sait s’effacer si nécessaire devant le récit, la BD témoigne du malaise provoqué par le monde de l’art. En fin d’ouvrage, 8 pages documentaires complètent parfaitement le récit. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, priorité était donnée à l’œuvre et à sa forme qui pouvait être copiée à l’infini. Avec l’arrivée des collectionneurs et de marchands est née l’idée qu’il n’est d’œuvre d’art qu’authentique. Ainsi oublie-t-on parfois l’essentiel à savoir l’émotion que peut procurer une magnifique copie préférable à une misérable « croûte » authentique. Si à votre tour, vous trouvez un jour dans votre grenier familial un tableau oublié, avant de chercher à connaître sa valeur demandez-vous s’il s’agit d’un « Modello » ou d’un « Postello ».

Un Modello ou un Postello? À votre tour de mener l’enquête. Elle ne durera pas vingt ans, mais le simple temps d’une lecture passionnante et édifiante. Que vous soyez intéressé par le monde de l’art ou pas.

BD Le Postello Scénario de Hervé Richez Dessin et couleurs par Winoc, éditions Grand Angle, 113 pages, 18,90 €

(1) À lire le remarquable ouvrage « Un Van Gogh au poulailler et autres incroyables aventures de chefs-d’œuvre » de Maureen Marozeau. Editions Philippe Rey

Hervé Richez est né dans le Nord en 1967. Il travaille pendant 12 ans comme cadre bancaire avant de se consacrer totalement à l’écriture en 2004. Son premier album, Buzzi, une série jeunesse réalisée avec Eric Miller sort en 1997. Elle est préfacée par Albert Uderzo et rééditée chez Bamboo en 2001. En 2002, Sam Lawry marque sa première collaboration avec Mig. Suivra Le Messager, sa deuxième série réaliste avec Mig. Depuis, il alterne entre scénarios réalistes (Groom Lake) et séries humoristiques (Les Fondus, Mafia Tuno, Les Poulets du Kentucky…).

Winoc : Après un apprentissage BD à l’Institut Saint Luc de Bruxelles, Winoc publie trois albums d’histoires policières régionales Les Pierres du Nord, puis un album retraçant la vie d’Auguste Mariette, égyptologue du 19e siècle et père de l’égyptologie moderne. Il publie chez Grand Angle Cliff & Co et dessine le 3e tome de Traffic avant de réaliser La Rafale.

Le Postello BD de Richez et Winoc : une enquête dans les règles de l’art… was last modified: mars 17th, 2016 by Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom