On l’annonce comme l’événement BD de ce début d’année… De fait, Le sculpteur, roman graphique de Scott Mc Cloud, étonne par son volume et son ambition. Mise en lumière méritée ? Début de réponses…

 

Il est des lectures ou des choix d’éditeur qui s’entrecroisent et se complètent. Unidivers vous a présenté il y a quelques semaines Love in vain la vie du guitariste Robert Johnson. Le musicien génial disait tenir son talent d’un pacte passé avec le Diable. Aujourd’hui, c’est un sculpteur qui, dans la BD éponyme de l’américain Scott Mc Cloud, reprend le mythe de Faust, conte populaire allemand dans lequel le héros voue son âme au diable en échange de pouvoirs surnaturels.le sculpteur scott mccloud

En pratique, David Smith est un jeune artiste promis à un superbe avenir jusqu’à ce que son protecteur et mécène le lâche brutalement. Le sculpteur, qui vit exclusivement et de manière obsessionnelle pour son art, se voit offrir un pacte susceptible de lui réinsuffler la fièvre créatrice : il pourra modeler à mains nues toutes les matières possibles pour créer des œuvres immortelles qui le feront passer à la postérité. La contrepartie, car il y a toujours une contrepartie, est simple et terrible pour le jeune plasticien : une fois le pacte conclu, il ne lui restera plus que 200 jours à vivre.

Scott McCloud
Scott McCloud

Etant donné la surexploitation du thème, il fallait un traitement particulier pour sortir des sentiers battus. Scott McCloud, théoricien de la BD, qui n’avait rien publié depuis plus de 15 ans, au-delà de l’histoire convenue, réussit son pari d’originalité par la qualité remarquable de son dessin. En bichromie noire et bleue, couleur froide par excellence, il réussit grâce à des noirs profonds et des cases silencieuses à rendre compte du mal-être du héros désespéré. Ombres et lumières alternent avec brio, comme la manière qu’a l’auteur – en jouant de l’opposition du bleu et du noir – de faire ressortir un personnage dans la foule. Ce roman graphique, qui n’a jamais aussi bien porté ce nom, est aussi à sa place dans un univers urbain parfaitement restitué et à la dimension poétique étonnante. New York fournit un cadre magnifique omniprésent qui à la manière des forêts des contes pour enfants enveloppe le héros dans sa magie. Ce sont d’ailleurs les routes, les immeubles, les lampadaires que David Smith va travailler et transformer en œuvres d’art. Le béton de la ville remplace les forêts des le sculpteur scott mccloudogres.

Cette magie, le dessinateur la restitue à la perfection dans ce récit moderne. Qu’il chute la tête en bas sur plusieurs pages successives ou bien lève la tête vers le sommet des gratte-ciels en quête de lieux de création, la BD Le sculpteur dans ces pages oniriques exprime tout le talent graphique de Scott McCloud. Les 485 feuillets lui permettent d’utiliser toute la mise en page possible entre dessins pleine page, cases verticales silencieuses, dessins éclatés, dominantes de noirs puis de bleus et une inventivité qui s’accroît à l’approche, connue et inéluctable, du dénouement.

Pour autant, le mythe de Faust a déjà été mainte fois repris et la narration de Scott Mc Cloud a du mal à s’affranchir des poncifs. Certes, l’histoire modernisée permet de s’interrogebd le sculpteur scott mccloudr sur le monde de l’art ; ce qui fait la valeur d’une œuvre : mécénat intéressé, critique omnipotent, imposture médiatique. Mais cela est bien connu. On attend davantage l’auteur au tournant de son défi : nous montrer par le dessin ces sculptures exceptionnelles qui feront de David Smith un artiste immortel. Malheureusement, la déception est au rendez-vous, car, à la manière du sculpteur, le dessinateur aurait pu et dû, crayon à la main, relever le défi. Le scénario lui permet de l’éviter, mais à la grande déception du lecteur.

Dans son envie de privilégier son Art au-delà même de sa vie, le sculpteur pourrait même nous inviter à pénétrer les mystères de la création. Et à démontrer la nécessité vitale de l’art. Mais David Smith est bien tropbd le sculpteur scott mccloud timoré, inconsistant, désespéré, et à vrai dire désespérant, pour nous emmener avec lui dans cette quête. Plaçant l’art comme seule référence existentielle, il est trop pleurnichard. On ne croit guère à son amourette avec Meg (autrement dit Marguerite / Margarete dans le Faust de Goethe) jeune paumée, qui lui donnera une autre raison de vivre et d’exister.

D’un point de vue général, l’auteur emprunte trop de procédés à différents types de BD qu’il connaît trop bien : le Comic de super héros à la Batman, la BD romantique, fantastique. Le roman écrit tout simplement.

« Qui trop embrasse mal étreint ». A trop vouloir écrire et dessiner un ouvrage de référence, Scott Mc Cloud a visiblement oublié de raconter une véritable histoire. Et de faire de son héros un homme moins simpliste. Dans quinze ans peut être publiera-t-il une BD référence pour un récit à la hauteur du dessin. Sans passer un pacte avec le diable…

BD Le Sculpteur Scott McCloud, Éditions Rue de Sèvres, mars 2015, 485 pages, 25 €.

(A noter que les librairies Canal BD proposent une jaquette gratuite reprenant la couverture américaine.)

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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