UNE RÉPUBLIQUE, UNE LANGUE ? LES DROITS LINGUISTIQUES EN FRANCE ET EN BRETAGNE SELON PHILIPPE BLANCHET

Enseignant en sociolinguistique à l’université de Rennes 2, Philippe Blanchet était l’invité du Cercle Celtique de Rennes mercredi 26 mai pour une conférence virtuelle intitulée « Les Droits linguistiques en Europe et la question des langues dites régionales ou minoritaires en Bretagne ». Un débat que la bataille juridique autour de la loi Molac, censée protéger les langues régionales, place de nouveau au cœur de l’actualité.

français breton école
Manuel de 1933 de Victor Le Bozec (1885-1951), qui fut recteur et enseignant en centre-Bretagne, dans la région de Corlay. Son paratexte introductif, à destination des enfants, est beaucoup plus court et sibyllin : « A-raok lenn galleg lennomp brezoneg. Evit deski galleg, n’eo ket ret ankounac’haat ar brezoneg. (…)» « Avant de lire du français lisons du breton. Pour apprendre le français, il n’est pas nécessaire d’oublier le breton. Par le breton nous apprendrons mieux le français. Apprenons le français et le breton en même temps.»

Le 21 mai dernier, le Conseil constitutionnel, juridiction suprême française chargée de veiller à la conformité des lois à la Constitution, examinait la proposition de loi « relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion », dite loi Molac du nom de son auteur, Paul Molac, député de la quatrième circonscription du Morbihan. Cette loi ambitionne de « protéger et de promouvoir le patrimoine immatériel et la diversité culturelle dont les langues régionales constituent l’une des expressions ». Tout d’abord, elle consacre la valeur patrimoniale des langues régionales (qui forment un « patrimoine linguistique » avec la langue française et doivent donc être préservées). Ensuite, elle vise à garantir l’enseignement de ces langues dans le système éducatif, à travers l’obligation des communes ne disposant pas d’écoles bilingues de financer les frais de scolarité des écoles privées sous contrat proposant un tel enseignement ou le renforcement de l’enseignement immersif (effectué dans une langue autre que le français pendant une partie importante du temps scolaire). Enfin, elle prévoit de faciliter l’usage des langues régionales dans les services publics, en autorisant la signalétique bilingue dans les lieux publics et l’usage des signes diacritiques à l’état-civil, comme le tilde breton (1). Saisi par soixante-et-un députés de la majorité, le juge constitutionnel a rendu une décision dans laquelle il censure notamment les dispositions sur les écoles immersives et sur l’usage des signes diacritiques, à chaque fois au nom de l’article 2 de la Constitution qui dispose que « la langue de la République est le français ».

Photo Ana Sohier (Facebook) Conseillère municipale déléguée au patrimoine et à la politique linguistique à Rennes.

Le droit de chacun à parler sa langue

Cette décision témoigne d’un décalage entre la proclamation juridique de droits linguistiques et la réalité de la société française, que Philippe Blanchet s’emploie à démontrer. Il commence par rappeler l’existence de droits linguistiques protégés par de grands textes juridiques à l’échelle internationale (Pacte international pour les droits civils et politiques adopté par l’ONU en 1966, Convention des Nations-Unies pour les droits des enfants de 1968), européenne (Charte européenne de sauvegarde des droits et libertés fondamentales, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne) mais aussi nationale (Code pénal, Code du travail, Code de l’entrée et du séjour des étrangers). Tous ces textes ont force de loi en France et sont donc applicables, y compris les textes internationaux et européens car la France les a ratifiés. La notion de langue y apparaît comme un prétexte sur lequel une discrimination ne peut pas se fonder, au même titre que l’origine, le sexe ou la religion. À titre d’exemple, l’article 225-1 du Code pénal français dispose que « constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille […], de la capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français ». En théorie donc, ces textes reconnaissent à chacun le droit de s’exprimer dans la langue qu’il souhaite, sans être privé de certains droits.

langue bretonne
Manuel de Victor Le Bozec de 1933. À droite, leçon du jour, année scolaire 1960-1961, école primaire à Rennes (Directrice Madame Jan)

Discriminations linguistiques et glottophobie

En théorie seulement, car il existe en réalité des discriminations linguistiques. Une discrimination, rappelle Philippe Blanchet, se caractérise par son illégalité (critère juridique : ce qui est répréhensible par la loi) ou par son illégitimité (critère éthique : ce qui est moralement acceptable ou non dans une société), sans que les deux critères soient nécessairement superposés, ce qui aboutit à cette interrogation : si la discrimination linguistique est bien illégale, car elle est interdite par la loi, pourquoi serait-elle illégitime ? À cela, Philippe Blanchet apporte plusieurs réponses. La langue est un élément constitutif de notre identité, elle nous construit, nous caractérise. Elle est aussi un attribut caractéristique d’un groupe social. Le fait que nous vivons dans des sociétés marquées par le plurilinguisme et la pluralité linguistique apparaît comme normal et universel. Les langues sont des ressources culturelles, elles sont le support d’œuvres de l’esprit (littérature, chants, poèmes…). Pouvoir s’exprimer dans la langue que l’on souhaite est une composante fondamentale de la liberté d’expression et de son corollaire, la vie démocratique : il est difficile de parler de liberté d’expression si ceux qui ne parlent pas la langue hégémonique sont réduits au silence et de fait exclus du débat public sur lequel se fonde pourtant la démocratie.

jean michel aphatie michel feltin palas

Pour rendre compte de ces discriminations linguistiques, Philippe Blanchet évoque la notion de « glottophobie », concept qu’il a contribué à forger et qui s’impose à mesure qu’il devient de plus en plus visible, fondé tant sur la langue parlée que sur la façon de la parler. Un sondage réalisé par Altice Media en 2020 pour le livre de Jean-Michel Aphatie et Michel Feltin-Palas, J’ai un accent et alors ?, montre à ce titre que, parmi la moitié de la population française qui déclare avoir un accent, 59% des interrogés disent avoir été stigmatisés pour leur accent et 16% disent avoir été discriminés en raison de leur accent lors d’un examen, d’un concours ou d’un entretien d’embauche.

Abbé Grégoire
L’Abbé Grégoire (Henri Grégoire) (1750-1831), ecclésiastique et homme politique français, fervent défenseur de l’unité linguistique. Portrait par Pierre Joseph Célestin François (1800), Musée lorrain de Nancy, France. (Photo by Leemage/Corbis via Getty Images)

Hégémonie linguistique et sacralisation

Il est vrai qu’en France, l’idée du pluralisme linguistique s’accorde bien mal avec la conception unitaire de la République. Philippe Blanchet cite Jean Viard, invité des Matins de France Culture le 22 décembre dernier, qualifiant la France de « pays où l’autorité a été construite à coups de cravache », où « l’unité politique [est] construite par l’autorité de l’État central ». La création d’une « République une et indivisible » dès la fin du XVIIIe siècle est en effet passée par l’éradication, ou plus certainement la tentative d’éradication de tous les particularismes locaux, y compris linguistiques, d’où la croisade pour « anéantir les patois » selon la formule de l’une des principales figures de la Révolution, l’abbé Grégoire (2). L’hégémonie linguistique du français est mise en œuvre par l’Éducation Nationale, façon d’inculquer l’unité linguistique dès le plus jeune âge en lieu et place des langues étrangères et régionales, et non pas avec elles. Le français devient sacralisé et s’impose comme une véritable « religion d’État » selon le mot du professeur Bernard Cerquiglini : « La République laïque a une religion d’État, c’est la langue. Et elle a un livre, c’est le dictionnaire. Et elle a l’Académie française avec ses cardinaux et ses desservants. C’est en fait une relation religieuse, d’où la faute [d’orthographe, de grammaire…], d’où le fait de l’exclusion [de ceux qui ne parlent pas la langue hégémonique] » (3). Philippe Blanchet souligne le fond colonialiste de cette idéologie : une classe supérieure se donne pour mission d’éduquer une classe inférieure, de lui enseigner la « bonne » façon de parler, de lui permettre de s’élever, et s’arroge des droits supérieurs à ceux qui ne parlent pas la langue hégémonique, les obligeant à abandonner leur propre langue.

Le pluralisme linguistique, un communautarisme ?

Cette identification entre unité politique et unité linguistique, entre langue et État, est un amalgame, car si l’unité linguistique avait été un impératif vital pour la République, cette dernière n’aurait probablement pas survécu. Mais il est repris en permanence par les discours politiques, quitte à réécrire l’histoire et jongler avec les approximations historiques, et Philippe Blanchet d’en citer quelques-unes, comme ce propos d’Emmanuel Macron dans Le Point du 17 décembre 2020 : « Notre pays a ceci de singulier qu’il a été comme « engendré par sa langue ». Nous sommes une terre où c’est l’État qui a construit la nation. Et où l’État s’est lui-même façonné autour de la langue : c’est l’ordonnance de Villers-Cotterêts », oubliant que c’est l’État qui a façonné la langue et non la langue qui s’est imposée à l’État ; ou encore, expliquant cette même ordonnance de 1539 à des écoliers, le 16 septembre 2017 : « Ce jour-là, dans son château, le roi a décidé que tous ceux qui vivaient dans le royaume devaient parler français », sans préciser que ladite ordonnance ne concernait que les actes de justice, et qu’elle imposait que ceux-ci soient rendus non pas en français mais « en langage maternel françois », donc dans une langue comprise par le peuple du royaume, ce qui était loin d’être le cas du français à l’époque. 

Philippe Blanchet souligne que l’on en est arrivé à un point où donner des droits linguistiques à des groupes reviendrait à leur donner des droits particuliers, et donc à verser dans le communautarisme, grand ennemi de notre président actuel. Et de citer Jean-Luc Mélenchon interviewé au Sénat le 16 février 2008 : « Le fait de parler une langue différente ne suffit pas à instituer des droits particuliers en faveur de leurs locuteurs ». Or, c’est entretenir l’illusion que la Nation ne serait pas une communauté, certes spécifique puisqu’elle se considère comme supérieure aux autres. « Le français ne poserait pas de problème s’il avait été offert en partage à tout le monde. Mais ce n’est pas le cas : c’est la langue d’une minorité imposée aux autres », affirme Philippe Blanchet.

carte Gallo breton
Source : Enquête sociolinguistique sur le breton et le gallo réalisée par l’institut TMO Régions pour le Conseil régional de Bretagne, octobre 2018.

La situation en Bretagne : promotion et résistances

Et la Bretagne dans tout cela ? Selon une étude sociolinguistique commandée par le Conseil régional et publiée en octobre 2018, environ 400 000 Bretons parlent breton ou gallo, soit 10% de la population de la région. Là encore, les tentatives de promotion et de protection de ces langues régionales se heurtent à des résistances étatiques. Ainsi, le recteur de l’académie de Rennes s’est opposé en 2013 à l’inscription de la devise de la République en breton dans les écoles de la région, toujours au motif du « principe d’indivisibilité de la République » (4). Ici comme ailleurs, les exemples de discriminations linguistiques ne manquent pas, comme le montrent les témoignages recueillis personnellement par Philippe Blanchet, de ce petit Breton dans les années 60 obligé de s’uriner dessus en raison de son incapacité à demander les toilettes en français et d’un instituteur feignant de ne pas comprendre le breton, ou de cette étudiante en master à Rennes 2 issue d’une famille d’agriculteurs du Morbihan, dont le père parle gallo tous les jours, mais obligée elle-même d’abandonner cette langue en raison des discriminations qu’elle subissait. Si des progrès ont été faits pour valoriser les langues régionales dans l’enseignement, ils demeurent marginaux et limités. L’échange qui a suivi la conférence a d’ailleurs permis de mettre en lumière l’incertitude qui plane autour des écoles Diwan, dont la censure par le Conseil constitutionnel de l’article de la loi Molac consacrant l’enseignement immersif rend l’avenir incertain.

Conférence à retrouver en intégralité sur la page Facebook du Cercle Celtique de Rennes.

Notes :

(1) https://www.vie-publique.fr/loi/278001-loi-sur-les-langues-regionales-loi-molac

(2) Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, 1794.

(3) « Pourquoi tant de passion autour de la langue française ? », émission « Le téléphone sonne », France Inter, 7 mai 2021.

(4) Lettre du 3 octobre 2013 adressée au président du Conseil régional de Bretagne.

À lire également sur Unidivers, le glossaire du gallo de Chubri et le curieux manuscrit de Leyde.

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