LA BRUYÈRE PORTRAIT DE NOUS-MÊMES UNE LECTURE DE J.M DELACOMPTÉE

Jean-Michel Delacomptée est de ces universitaires qui nous font découvrir avec autant de passion que de clarté, de conviction que d’élégance, ceux qu’on appelle, dans la terminologie traditionnelle, les grands auteurs de notre littérature de la Renaissance et du Grand Siècle.

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Il nous a fait ainsi redécouvrir Montaigne et La Boétie (l’un va rarement sans l’autre), Bossuet, Madame de la Fayette, Saint-Simon, Racine. Sans oublier de nous emporter vers d’autres rivages et d’autres figures, moins littéraires, de ces deux siècles : Ambroise Paré, l’abbé de Choisy, la Marquise de la Rochejaquelein ou Madame de Motteville, femme de chambre d’Anne d’Autriche et témoin singulier des troubles de la Fronde. Ce grand explorateur des Lettres et de l’Histoire n’avait pas encore emmené le lecteur vers La Bruyère. Voilà qui est fait en 28 brefs et vivants chapitres dans La Bruyère, portrait de nous-mêmes.

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Portrait de La Bruyère 1765

La Bruyère, s’il est au XXIe siècle un écrivain tardivement étudié – rarement avant l’entrée à l’université – fut aussi un auteur tardivement publié en son siècle, à quarante ans passés. Ce n’est pourtant pas sa volonté d’être lu, connu et reconnu qui manquait à cet homme, né d’un milieu bourgeois sans éclat, juriste de formation sans grande conviction à part celle, farouche, de défendre le pauvre contre le riche, le faible contre le puissant, la victime contre le tyran, les injustices contre les abus, les gens sans naissance contre les Grands de la Cour.

Cette attention aux vies minuscules, de l’ombre et l’anonymat, restera l’un des combats de La Bruyère.

Il se montre d’une sensibilité extrême au sort des êtres invisibles, les soldats anonymes aussi valeureux que les héros, les paysans ravagés de dur labeur dans l’obscurité de leur vie, la foule innombrable de gens de mérite qui n’ont pas la chance d’être nés riches.

Quelques-unes de ses « brèves remarques » – c’est ainsi qu’il désignait les fragments qui composent ses maximes, pensées et portraits – devraient bien être, pourtant, une ligne de conduite universelle :

Il y a sur la terre des misères qui saisissent le cœur.

Sa détestation de l’argent et du gain à tout prix, lui fera dire des hommes de finances qu’ils sont « des âmes pétries de boue et d’ordure ». Le culte du veau d’or et la soif d’amasser les richesses migreront peu à peu, en son temps, de l’aristocratie vers la bourgeoisie financière. Et aujourd’hui, rien n’a vraiment changé, nous dit Jean-Michel Delacomptée. Au XXIe siècle, La Bruyère, avec ses mots, ferraillerait pareillement.

Sa modestie naturelle – « il ne demandera ni ne recevra jamais de pension » – conjuguée à une volonté de discrétion le poussèrent à s’avancer masqué et à publier les Caractères comme une simple adaptation et continuation du philosophe grec Théophraste. Retenue et mesure furent ses principes. « Savoir dissimuler, surveiller son langage, maîtriser ses gestes », tels furent les codes directeurs de cet observateur aigu et singulier d’une société virevoltant autour de son souverain, Louis le Quatorzième. Un souverain lui-même secret, qui le dit et l’écrit dans ses Mémoires.

Une retenue qu’on a bien du mal de nos jours à discerner dans la société du spectacle médiatique. C’est son contraire qui prend le pas : la transparence tellement en vogue en notre époque contemporaine s’impose

au nom du Bien et de la sécurité publique jusqu’à l’abolition de tous les coins d’ombre, recèle des dangers dont La Bruyère nous indique les contours à travers la description de la société de son temps écrit Jean-Michel Delacomptée.

Boileau, arbitre des modes et des écoles stylistiques du siècle, et Bossuet, prédicateur et moraliste de haut grade, furent les maîtres et guides de La Bruyère, ceux qui lui ouvrirent bien des portes, notamment celles de l’Académie française. Bien loin de la hauteur de vue de ces deux hommes, les acteurs de la société aristocratique traitaient La Bruyère avec une condescendance et une moquerie nées sans doute de la crainte de se retrouver et se voir représentés au fil des pages des Caractères. Curiosité, angoisse et plaisir de lecture mêlés, le succès viendra vite, les éditions se succéderont et s’étofferont, neuf au total jusqu’à la mort de La Bruyère.

Les nobles de la Cour chercheront les clés de ce théâtre du vécu. Ils s’y reconnaîtront, parfois s’en amuseront, souvent s’en fâcheront en découvrant les traits peu flatteurs des personnages de cette comédie humaine dont Balzac, disait-il lui-même, se régalait : tel le répugnant et égoïste Gnathon, Ergaste, cupide homme d’affaires qui, si on le laisse faire, exigera « un droit de tous ceux qui marchent sur la terre ferme », le distrait et goujat Ménalque qui parle à une jeune veuve de son mari disparu – « Madame, n’aviez-vous que celui-là ? » -, de l’opulent et riche Giton qui « se croit des talents et de l’esprit, il est riche », opposé à l’infortuné et modeste Phédon qui « semble craindre de fouler la terre, [et ne reçoit de] personne ni salut ni compliment : il est pauvre », de Clitiphon, « homme d’affaires et ours qu’on ne saurait apprivoiser », de l’arrogant Cydias qui « débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués », où l’on reconnaît, dans « un portrait au couteau de boucherie » (J.-M. Delacomptée) la figure de Fontenelle, le Moderne, ennemi juré de La Bruyère, chef de file des Anciens.

La Bruyère ne citera jamais de noms et les Caractères, « fresque d’un monde hideux où le burlesque le dispute à l’indigne [écrite par] l’ethnologue d’une peuplade exotique » (J.-M. Delacomptée) lui vaudront, dans ce milieu impitoyable de la cour versaillaise, le plus souvent railleries et ricanements, morgue et dédain de classe et de caste. « La moquerie est celle qui se pardonne le moins, elle est le langage du mépris, elle attaque l’homme dans son dernier retranchement qui est l’opinion qu’il a de lui-même ». Un mépris qui peut tuer et aujourd’hui, « cette vérité n’a pas pris une ride » (J.-M. Delacomptée).

MERCURE GALANT

Le Mercure galant, en juin 1693, revue et porte-parole des Modernes contre les Anciens, gazette engagée dans la fameuse querelle littéraire, ne fut pas en reste pour distiller les rosseries :

L’ouvrage de Monsieur de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu’il a une couverture et qu’il est relié comme les autres livres.

Fermez le ban ! Dans cette galerie de portraits, sans cesse augmentée au fil des éditions, on ne trouve aucune femme. « Bien que coupable de mille travers, les femmes échappent au couperet » (J.-M. Delacomptée). La Bruyère, misanthrope ou misogyne, on ne sait, eut une vie amoureuse, semble-t-il, des plus sommaires et n’eut pas le goût de s’attarder longuement sur la gent féminine, encore moins d’en faire des portraits caricaturaux. Cet amoureux du langage, pour qui « écrire est un métier comme de faire une pendule », eut l’élégance, la justesse et la justice de souligner leurs grands talents d’écriture :

Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l’effet que d’un long travail et d’une pénible recherche.

Que peuvent dire d’autres les contemporains et lecteurs de Madame de Sévigné et de Madame de La Fayette ?
La Bruyère est mort en 1696, sa tombe a disparu dans les décombres d’une église démolie cent ans plus tard. À ce jour, impossible de retrouver non plus la moindre trace de manuscrits de ce grand homme de la littérature française. Il reste – titre complet du livre – les Caractères ou les mœurs de ce siècle, éternels en vérité, car ces portraits sont les nôtres, ou « de nous-mêmes » annonce en sous-titre Jean-Michel Delacomptée. On ne lit guère en ce XXIe siècle ce portraitiste et styliste unique. Nos contemporains auraient-ils définitivement peur de s’arrêter devant le miroir qui leur est tendu, plus prompts à s’étourdir dans le tourbillon d’une fausse modernité et se perdre dans d’invasifs et addictifs échanges électroniques ?
Un livre magnifique, dans une collection bien nommée, « Les passe-murailles ».

La Bruyère, portrait de nous-mêmes par Jean-Michel Delacomptée, éd. Robert Laffont, en librairie le 22 août 2019, 216 pages. ISBN 978-2-221-24025-0, 19 euros.
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Jean-Michel Delacomptée

Romancier et essayiste, Jean-Michel Delacomptée a publié de nombreux portraits de personnages historiques et de gens de lettres comme La Boétie, Racine, François II, Ambroise Paré, Bossuet, Saint-Simon, des romans, comme La Vie de bureau ou Le Sacrifice des dames, et des essais, comme Petit Éloge du silence, Adieu Montaigne ou Notre langue française, Grand Prix Hervé Deluen de l’Académie française.

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