J’VEUX DU SOLEIL ! LES GILETS JAUNES VUS PAR FRANÇOIS RUFFIN

François Ruffin était présent au TNB à Rennes, samedi 23 mars, pour présenter son nouveau documentaire J’veux du soleil. Co-réalisé avec Gilles Perret sous la forme d’un road-trip sur les ronds-points de France, il traite du mouvement des Gilets jaunes qui depuis 4 mois secoue le pays. Les deux projections ont fait salle comble et furent suivies d’une rencontre avec le député de La France Insoumise. Sortie en salle le 3 avril.

j'veux du soleil RUfFIN PERRET

 

Avec leur humour et leur caméra, Gilles Perret et François Ruffin traversent le pays : à chaque rond-point en jaune, c’est comme un paquet-surprise qu’on ouvrirait. Qu’est-ce qui va en sortir ? […] Les deux compères nous offrent des tranches d’humanité, saisissent cet instant magique où des femmes et des hommes, d’habitude résignés, se dressent et se redressent, avec fierté, avec beauté, pour réclamer leur part de bonheur.

Trois ans après le succès de Merci Patron !, qui avait réuni en 2016 près de 300 000 spectateurs en salle et entraîné avec lui le mouvement Nuit Debout, François Ruffin, cette fois-ci en compagnie de Gilles Perret (La Sociale, L’insoumis, etc.), s’empare à nouveau de la caméra pour un film de lutte. Avec J’veux du soleil, espère-t-il donner un nouveau souffle au mouvement des Gilets jaunes (?) ou plus modestement rendre son visage à un mouvement défiguré par le traitement médiatique ?

Avant d’être un geste politique, cette œuvre est un acte de rencontre et de don de la parole, tourné et monté en quelques semaines seulement.

j'veux du soleil RUfFIN PERRET

Khaled, Marie, Carine…

En voiture avec le député de La France Insoumise, François Ruffin, sous l’œil de Gilles Perret. Les ronds-points se succèdent et les histoires se ressemblent, d’un bout à l’autre de la France dite « péri-urbaine » : « J’ai vu ma situation se dégrader année après année » ; « On n’avait plus de quoi nourrir nos enfants » ; « Avant cette pizza gratuite, je n’avais pas mangé depuis trois jours ». Les témoignages sont poignants et filmés de près. Ruffin ne se dit pas surpris par ce qu’il entend.

Ce qui a changé, selon lui, c’est la prise de conscience collective et le sursaut politique : « On est plein ici à être dans cette situation » ; « On n’a plus honte » ; « On veut juste vivre mieux ! ». Et il y a la magie des ronds-points, où tout arrive, à commencer par la Fraternité retrouvée (celle de la devise) : « On apprend à se connaître et ça fait du bien à tout le monde. » ; « En trois semaines, grâce aux Gilets jaunes, j’ai trouvé une nouvelle famille ».

gilets jaunes

 

J’veux du soleil braque ses phares sur ces Français. e. s que la nécessité a réunis dans la lutte. Des personnes dépossédées de tout, déconnectées les unes des autres et qui, aujourd’hui, reparlent, discutent, réfléchissent à comment rendre leur quotidien plus vivable. Ils se repolitisent et s’interrogent sur les fondements de notre système. Avec la sympathie qu’il a toujours affichée pour le mouvement, François Ruffin s’invite sur les ronds-points puis jusque dans les maisons de certains Gilets jaunes.

Comme dans un épisode de J’irai dormir chez vous, le film prend des atours de documentaire anthropologique. Dans leur appartement, certaines personnes se confient au-delà de toute attente, nullement impressionnées d’avoir un député et une caméra dans leur cuisine. Il faut dire qu’ils n’en sont pas à leur première épreuve, ces dernières semaines. Le film réussit le pari de montrer à la fois les difficultés dans lesquelles se trouvent ces personnes et l’espoir brûlant que constitue pour elles le mouvement Gilet jaune. Grâce à cette balance entre le rire et les larmes, le documentaire s’évite de tomber dans le misérabilisme ou la complaisance.

« C’est pas une délinquance, c’est une reprise du pouvoir », une gilet jaune.

j'veux du soleil

Un road-trip dans la France moche

« Qu’est-ce que c’est moche ici ! » lâche François Ruffin au volant de sa Berlingo, en arrivant dans une zone industrielle près de Nîmes. De rond-point en zone commerciale, de pompe à essence en route nationale, le décor de J’veux du soleil ce ne sont pas les Champs-Elysées, ni la place de la République.

Traditionnellement pourtant, le road-trip fait la part belle au territoire, dont il magnifie la beauté. Ici, la morne apparence du territoire français n’est pas saluée, mais est utilisée comme un indice visuel de la misère sociale et culturelle environnante. Un pays qui, nous le rappelle un personnage du film, a troqué ses petits commerces villageois pour des conglomérats commerciaux, ses chemins de terre pour des pistes goudronnées, ses couleurs naturelles pour une image de papier glacé. Dans ce décor livide, seuls les visages et les accents changent. Mais comment vivre digne dans un décor aussi vidé d’Histoire et de sens ?

marcel gilets jaunes
Le portrait de Marcel le Gilet jaune. (Source : Objectif Gard)

« Oh ! Punaise ! Mais c’est quoi, ça ? C’est qui, ce type-là ? ». François Ruffin aperçoit, à l’approche d’un rond-point, l’immense portrait d’un inconnu en gilet jaune. Le dialogue qui s’ensuit avec les manifestants est le suivant :
« (Ruffin) – C’est qui ça ?
(Un homme en gilet jaune) – C’est un vieux monsieur qui s’appelle Marcel, Marcel Sanchez, un maçon à la retraite, d’origine espagnole. Il a 77 ans, et il passe ses après-midis ici.
– Mais alors, comment le peintre l’a choisi lui ?
– Eh bien, il a regardé son visage, il a vu qu’il contenait les douleurs, les fatigues de la vie. Regardez. Et puis aussi, dans sa moustache, dans son œil, comme une lumière, comme un sourire… »

Marcel est un de ces corps qui n’ont leur image nulle part : ni en vitrine, ni sur les panneaux de publicité, ni dans les cadres télévisuels… jusqu’à ce qu’ils se couvrent des gilets fluorescents qui leur assurent d’être remarqués. Pour Ruffin, le portrait de Marcel est comme un « totem » des gilets jaunes, une image symbolique, un miroir dans lequel chacun se reconnaît. C’est aussi la marque d’une fierté de classe retrouvée, avec son esthétique propre.

« Dans ce geste, dans votre tendresse pour ’Marcel’, je vois une révolte, une révolte esthétique : on ne lutte pas que pour des salaires, pour du pouvoir d’achat, mais aussi pour la beauté. La beauté on y a droit ! » F. Ruffin.

 

GILETS JAUNES

J’veux du soleil pourrait-il lui aussi devenir un film-totem, un emblème ? Par son choix de filmer des décors in-esthétiques, d’exposer des personnes qui n’entrent pas dans les canons de beauté conventionnels, le film finit par connaître sa propre grâce. Faite de corps abîmés, de mots d’argot, de zones délaissées, cette esthétique réhabilite l’image d’une classe qui est justement à la recherche d’une représentation, d’une identité visible.

Anti-médiatique

Ruffin et Perret cherchent à accomplir une déconstruction de l’image médiatique. Pour cela, ils construisent une imagerie à l’antipode de celle qu’utilisent les médias depuis le début du mouvement. Anti-spectaculaire. Anti-pyrotechnique. Ruffin et Perret cherchent le réel, le vivant. Les visages remplacent les masques à gaz. Les paroles remplacent le bruit des grenades ou même des slogans. Le documentaire délaisse presque toute image de manifestation urbaine pour ne se concentrer que sur les ronds-points et les personnes qui les habitent.

Le film expose les racines du mouvement, racontées par les manifestants eux-mêmes. Les interviewés racontent leurs situations, les uns riant, les autres pleurant. S’enchaînent les récits de vies détruites par le travail, par le chômage, par la honte. Et toujours cet espoir que les Gilets jaunes puissent marquer le début d’un renouveau. Comme l’exprime une trentenaire dont la vie a été bouleversée par le mouvement : « Il y a une chance, une petite porte qui s’ouvre […] ; elle est pas grande, mais j’y vais, je fonce. […] C’est le soleil que je vois au bout ».

Toutefois, n’hésitant pas à tirer sur la corde sensible, le film devient par moment nauséeux dans sa volonté de toucher les cœurs. La mise en scène de certaines situations est à peine masquée. Comme la dernière séquence, sur la plage, où de belles phrases sont prononcées, mais qui semblent écrites, voire jouées. La facilité de ces « beaux sentiments » pèse alors sur le reste du film.

Gilets jaunes

À juste titre, le spectateur pourra se questionner sur le caractère représentatif de cette poignée d’individus dont le documentaire recueille la parole. Une œuvre, même — et surtout — un film documentaire, est avant tout un discours et, donc, une man-œuvre. Est-elle ici d’ordre politique, à des fins de triomphe d’un mouvement ou même d’un seul homme, François Ruffin, qui n’hésite pas à se mettre symboliquement en concurrence avec Emmanuel Macron, largement décrié dans son film ?

fakir production

Toutefois le soutien de Ruffin pour les Gilets jaunes est depuis longtemps avéré et le film entre en cohérence avec le travail de « député-reporter » que l’Amiénois a toujours déclaré vouloir tenir. Comme souvent à l’Assemblée ou dans Fakir, il prend le parti des victimes du système capitaliste et dresse une virulente critique de la classe politique. D’aucuns parleront de démagogie et de récupération politique. Ruffin lui s’en défend : « Surtout, je ne voulais pas d’un film sur moi. Le sujet, c’est vraiment les gens. Ils se réveillent enfin, qu’est‑ce qui leur prend ? Je veux bien qu’on regarde à travers mes yeux, par‑dessus mon épaule, mais les héros, c’est eux ! ». Une chose est certaine, J’veux du soleil est un film de combat et s’affirme comme tel.

La tournée des avant-premières compte 57 dates et déjà plus de 10 000 spectateurs ont vu le film. Les prémices d’un succès en salles ? À découvrir dès le 3 avril 2019.

j'veux du soleil
François Ruffin à Rennes le 23 mars suite à la projection de J’veux du soleil au TNB.

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