MÉMOIRES D’IMMIGRÉS EN BD : LES MOHAMED PAR JÉROME RUILLIER

En 1997, Yamina Benguigui donnait dans un livre et dans un film, Mémoires d’immigrés, la parole à trois générations d’immigrés maghrébins. Dans une nouvelle édition BD de Les Mohamed, Jérôme Ruillier met en dessins ces passionnants témoignages, grâce à son crayon de bois. Instructif et nécessaire.

BD MOHAMED

« Khémaïs ou Mohamed, hein, c’est pareil ! » ainsi s’exprime Khémaïs, premier homme à témoigner dans la BD. On a envie pourtant de contredire celui qui a travaillé dans l’usine Renault de l’île Seguin pendant 40 ans. Mohamed, ce fut longtemps (encore aujourd’hui?) une abréviation méprisante, péjorative, un raccourci cinglant pour exprimer un racisme quotidien.

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Précéder de « Les » l’expression devient collective, englobant toute la population maghrébine venue travailler en France et rejetée, comme montrée du doigt. « Les Mohamed » ce sont les autres, indistinctement. Pourtant derrière Mohamed il y a aussi Hamou et Mahmoud, Zorah et Fatma, Mounsi et Farid, des femmes et des hommes avec leur propre histoire.

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Alors, pour éviter cette généralisation simplificatrice et fausse, Yamina Benguigui a rencontré les pères, les mères et les enfants d’immigrés, trois catégories de témoignages qui veulent expliquer les expériences individuelles de ces hommes arrivés à la demande des patrons français au début des années soixante, suivis parfois de leurs épouses et finalement parents d’enfants nés sur le territoire français.

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Cette histoire a déjà été racontée et l’on songe notamment au remarquable ouvrage La Communauté (1) (voir chronique) de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin consacré à la ville de Trappes. Mais comme avec une caméra posée sur un pied, sans intervention extérieure, la retranscription sous la forme de dessin donne une force supplémentaire à ces témoignages dont la simplicité et la véracité finissent par bouleverser.

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Jérôme Ruillier a choisi un dessin enfantin, en apparence qui colle aux propos recueillis mot à mot, sans fioritures ou effets de phrases grandiloquentes. On pense alors aux formidables « souris humaines » dans Maus de Art Spiegelman, même si la comparaison doit s’arrêter à cette impression. Une moustache pour beaucoup d’hommes, un foulard ou un noeud dans les cheveux pour les femmes et des bouches, des yeux, qui par le miracle d’une courbe ou d’un accent circonflexe prennent vie et expriment beaucoup. Les moustaches se détachent parfois au fil du temps comme le symbole d’une intégration, d’un changement de culture. Le dessin accompagne laissant en apparence la première place à la parole, à ces mots que l’on entend rarement ou que l’on ne veut pas entendre.

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Ces mots décrivent l’arrivée des « pères », leur solitude, leur carrière professionnelle longtemps attachée à un rivet qu’il faut visser pendant des jours, des années. Et puis le provisoire dure, se prolonge et l’on reste seul ou l’on fait venir la famille dans le cadre notamment du « regroupement familial » de Stoleru.

Le témoignage des mères, sans complaisance, est le plus paradoxal et le plus original. Il dérange mais donne aussi de l’espoir. Perturbant car le rôle de la femme maghrébine arrivée en France est celui d’une mère au foyer, invisible, transparente, réduite à un rôle d’objet, victime parfois de violences de maris tout-puissants. Source d’espoir, car certaines femmes, comme Djamila, arrivent à sortir, à conquérir leur liberté, à vivre pour elle-même, sans diktat religieux. Le discours des enfants, ces « oiseaux sans ailes », est le plus connu: écartèlement entre deux pays, absence de repères culturels, vision de parents malmenés par un pays qui les a fait venir avant de les ignorer ou de les rejeter. S’intégrer mais surtout sans renier les siens, une volonté impossible à satisfaire.

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Tout en douceur, Abdel déclare « je n’ai jamais parlé de toute ma souffrance à mes enfants. Je ne veux pas qu’ils soient haineux ! Je veux qu’ils deviennent de bons citoyens ». Un espoir sous forme de voeu. Un défi majeur qu’offre cette immigration commencée il y a plus de 60 ans et un souhait qui peut se concrétiser si on écoute Les Mohamed. Et Djamel. Et Louna. Et Pierre. Et Valentine. Et les autres.

Les Mohamed de Jérôme Ruillier, d’après le livre Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui. Éditions Sarbacane. Nouvelle édition au nouveau format (16,8 X 24 cm). 20€.

(1) Livre de poche. 7,70€.

RUILLIER BD MOHAMED

Né en 1966 à Madagascar, Jérôme Ruillier a suivi des études aux Arts Décoratifs de Strasbourg. Il vit aujourd’hui à Voiron, en Isère, et partage son temps entre sa famille et ses deux passions, le dessin et la montagne. Il a écrit et illustré de nombreux livres jeunesse. Chacun de ses albums est une invitation à l’écoute et au partage pour nous aider à reconnaître les différences et dénoncer les exclusions. Les Mohamed est sa seconde bande dessinée; la première, Le coeur enclume, était parue aux éditions Sarbacane en 2008.

En partenariat avec La Cimade et Amnesty International.

 

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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