Dans La Communauté, avec hauteur et distanciation, deux reporters du Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin décrivent, par des témoignages directs, la dérive durant près de 60 ans d’une commune de la banlieue parisienne: Trappes. De l’arrivée des parents de Djamel au départ de djihadistes, un récit glaçant, honnête et passionnant.

LA COMMUNAUTÉ

 

Trappes : ville moyenne de 30 000 habitants, anomalie dans le riche département des Yvelines. Au début des années 60, le PC règne en maître : les jeunes vont dans des colonies de vacances communales, on vend sur le marché l’Humanité et Pif Gadget. Le maire, Bernard Hugo, veille avec bonhomie et bienfaisance sur son électorat, qu’il connaît presque individuellement. La population locale a bien accueilli ces ouvriers arrivés essentiellement d’Afrique du Nord, pour les usines Renault, Peugeot, Simca. Et puis aujourd’hui en 2018 : « l’air y est plus lourd, les relations sont contraintes par de nouvelles règles qui s’imposent à la petite communauté trappiste, chassant l’ambiance naguère si chaleureuse ». Le Coran a remplacé l’Humanité. Les femmes notamment ne sont plus libres de leurs gestes dans l’espace public. Que s’est il passé au cours de ces 60 années pour permettre cette régression ?

Cette évolution, deux grands reporters au Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, nous la racontent dans cette enquête sur cette ville banlieusarde où grandirent notamment Djamel, Omar Sy, la Fouine, Anelka, Sophia Aram. Sans porter de jugement, elles établissent un récit passionnant établi à partir de centaines d’heures d’entretiens avec des habitants de la ville. La Communauté, une enquête longue et minutieuse dissimulée derrière un récit sans parti pris.

Tout au long de ces pages écrites comme un roman s’égrènent ces 60 années d’errance, d’incompréhension, de luttes politiques locales, d’erreurs nationales, qui d’abandon de principes fondamentaux en renoncements ou en erreurs d’appréciation, ont abouti à ce terrible constat final : 67 djihadistes français sont partis de Trappes.

Le récit de la Communauté est implacable car dans sa linéarité il met à nu une logique inéluctable mais invisible pour les contemporains. Au départ, tout est bon sentiment et sincérité : le PC accueille pour le mieux cette population qui, à ses yeux, fait partie avant tout de la classe ouvrière et rentre dans le cadre de sa politique anticolonialiste. Une mairie communiste se reconnaît à ses squares, faits pour améliorer le cadre de vie mais qui deviendront les lieux majeurs de la ghettoïsation. La politique du regroupement familial, l’incitation au départ insuffisante, une urbanisation délirante font que « les Gaulois » commencent à quitter ces quartiers à la recherche de logements plus éloignés. Le processus implacable est en route. Il ne s’arrêtera plus.

Les enfants de la première génération, ceux à qui on a appris à être discrets, à se fondre dans la masse, « on n’est pas chez nous », constatent que leurs parents vivent avec des salaires de misère malgré de très dures conditions de travail. Les suivants vont rejeter cette pauvreté ouvrant la porte à la délinquance et au trafic de toutes sortes. On sait ces choses mais mises en perspective, le savoir se transforme en compréhension. Pas de généralités, mais des noms, des faits, des personnes qui donnent corps et vie à ces affirmations lues des centaines de fois. A la fin des années 90, personne à Trappes ne fait attention, à ces prédicateurs du Tabligh qui n’aspirent à aucune velléité d’action politique. Pourtant petit à petit va ainsi se construire un réseau dense et utile qui va remplacer l’espace laissé vacant par les erreurs du PC, soucieux de garder sa base électorale ouvrière « française ». Le soutien scolaire, le rappel à la morale que les premiers arrivants souhaitent, la francisation, ce sont ces religieux arrivés discrètement qui l’assurent désormais. Insensiblement on change de monde. Pour prendre la mairie détenue depuis 30 ans par le PC, le futur maire PS, Guy Malandain, promet la construction d’une nouvelle mosquée. Aux erreurs politiques nationales, se combinent les petits calculs électoraux locaux qui fait écrire à un enfant d’aujourd’hui, « c’est un autre monde ici, tu vois, et je trouve que de plus en plus ».

La Communauté est glaçant et passionnant par la logique qui en découle. Il reste un versant sombre que cet ouvrage logiquement, n’éclaire pas : comment l’irrationnel surpasse le réel, ce caractère obscur qui fait dire à une jeune élève que « la science ne fait que découvrir ce que le Coran a déjà annoncé », comme le déplacement des plaques tectoniques ou que le soleil « tourne autour de la terre » (sic). Ou comment des hommes cultivés, un expert-comptable ou des universitaires peuvent s’engager dans des combats contre la raison même, et aussi, surtout peut être, contre des femmes. Car au coeur de ce récit, en filigrane permanent, transparaît la condition de la femme au sein de ce nouvel espace social. Au lecteur de concevoir ce que ces hommes peuvent avoir dans leur tête.
Paradoxalement, quand on referme le livre, on pense aux premières pages terribles et glaçantes, celles qui racontent de manière chirurgicale, comment Félix Mora, envoyé par le patronat français, les Houillères du Nord, le secteur automobile, recrutait des mains dociles mais fortes et calleuses, « pas de barbes blanches, pas d’éclopés, je veux du muscle », dans le royaume chérifien. Ce recrutement se concrétisait par un tampon vert sur le bras ou le torse, comme pour des animaux : un marquage pour « Lafrance ». Une origine à ne jamais oublier. Comme un tampon originel qui ne fait que précéder des erreurs, des lâchetés et des compromissions.

La Communauté Raphaëlle Baqué et Ariane Chemin, Editions Albin Michel, 3 janvier 2018, 330 pages, 20€.

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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