AU TNB ARCHITECTURE DE PASCAL RAMBERT : EUROPE AU CRÉPUSCULE

La pièce Architecture de Pascal Rambert est donnée au TNB de Rennes du 26 septembre au 5 octobre 2019. Une balade funeste dans l’Europe du début du XXe siècle à nos jours destinée à croiser et mettre en garde sur les risques d’un nouvel effondrement conflictuel dans les années à venir. Alors, dans cette Architecture où le mal abonde, la grâce surabonde-t-elle ?

Dans l’Odyssée d’Homère, Personne (Oũtis en grec ancien) est le nom par lequel le cyclope Polyphème appelle Ulysse qui lui a crevé l’œil. Les cyclopes demandent à leur frère Polyphème le bavard : « Qui t’agresse ? » Polyphème répond : « C’est Personne ! »
Ce n’est qu’une fois de retour sur l’île d’Ithaque que cette personne restaure vraiment son identité : Ulysse. Et, en retrouvant les bras de son épouse Pénélope, laquelle aura résisté jusqu’au bout à l’assaut de ses prétendants, Ithaque redevient Ithaque. C’est à une épopée contre-homérique que nous convie Pascal Rambert.

architecture pascal rambert

La première des trois parties s’ouvre au début du XXe siècle, quelque temps avant l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo sur lequel elle s’achève. Partie pour une longue croisière-périple à travers la Mitteleuropa, une riche famille viennoise est réunie autour du père ; Jacques Weber incarne un architecte réputé, le grand architecte, un démiurge un tantinet tyrannique, il va de soi, à l’image de toutes les figurations patriarcales et divines. Il s’est remarié à une jeune femme de 30 ans (Marie-Sophie Ferdane) après qu’un cancer a emporté son épouse. Autour, deux fils et deux filles (Anne Brochet, Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey, Pascal Rénéric) et leurs conjoints (Audrey Bonnet, Laurent Poitrenaux, Arthur Nauziciel) qui sont autant d’échos du monde cultivé et artistique européen et viennois : compositeurs, écrivains, acteurs, peintres, scientifiques, philosophes. Beaucoup d’admiration pour le père, et son sens architectural de la construction de la vie et de l’histoire, mais beaucoup de haine également. Les dames admirent le Père que supportent mal ces messieurs. Chez tous, tiraillements, manques affectifs et déchirures existentielles transpirent à travers les aspirations individuelles à incarner un siècle et des espoirs nouveaux. 

La pièce s’ouvre sur un décor minimaliste, où prédomine le blanc, et par une violente mise au pas du père à l’endroit de l’un de ces fils, Stanislas Nordey, qui s’est moqué durant une cérémonie de décoration donnée en son honneur. Nordey, célibataire intellectuel, incarne l’opposition au père, la rébellion bouillonnante contre les valeurs bourgeoises, classiques et normatives, la révolte contre le monde de la génération ancienne. Quant à son frère, Pascal Rénéric, qui bégaie du corps et de l’âme, il trouve refuge dans une recherche de justesse sonore en compagnie de sa femme à la complexion nerveuse et fragile, Audrey Bonnet. Le troisième est un éditeur de presse, hier moderne et engagé, aujourd’hui conservateur à mesure que l’horizon s’obscurcit et que son affaire prospère. Arthur Nauzyciel interprète un officier qui se confit en certitudes morales jusqu’à inciter les forces vives de la nation au sacrifice héroïque sur l’étal de la boucherie martiale. Les femmes composent une gamme qui va de l’éther à la solide incarnation en explorant leurs failles et leurs aspirations, en majorité déçues, aux réjouissances corporelles et réalisations spirituelles. Beaucoup de frustrations.

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La première partie donne à entendre un texte nourri et remarquable au service d’états psychologiques, existentiels et familiaux à la charge dramatique crépusculaire qu’enlace comme un écrin une bande sonore envoutante. Une grande partie des thèmes structurants de l’architecture civilisationnelle européenne est traversée : langage, logos, art, beauté, identité, estime de soi, amour, passion, sexe, fantasme, ordre, esthétique, normes, valeurs, homosexualité, folie, racisme, totalitarisme… Chaque spectateur nourrissant le texte de ses propres références, les lecteurs d’Arthur Schnitzler ne manqueront pas de percevoir plusieurs échos de son merveilleux Vienne au crépuscule (Der Weg ins Freie, mot à mot : « Le Chemin de la liberté »). Le metteur en scène, Pascal Rambert parvient à entraîner le spectateur et les comédiens sur une scène-voyage réduit à un unique espace : des lits de cabines autour d’une salle de réception. La croisière s’amuse, tout en se déchirant. La guerre se profile. Éblouissant.

Les vertus et autres flamboiements du texte (qui n’évite pas quelques tournures ampoulées) sont bien servis par une distribution cohérente. Chaque comédien campe la singularité de son personnage afin de composer cette symphonie familiale inachevée pour piano de plus en plus mécanique. Quelques bémols cependant. Le majestueux Weber a parfois la voix un peu pâteuse. Arthur Nauzyciel, qui campe un militaire aux valeurs chevillées au corps, adopte une gestuelle trop mécanique. Stanislas Nordey, entre chuintements et feulements, comme à son habitude, décolle un peu trop le véhicule vibratoire du mot de sa manifestation significative (c’est vraiment déroutant par endroit, mais sans desservir autant le texte que dans sa précédente interprétation – voir notre article). Emmanuelle Béart, une psychanalyste mariée à Nauzyciel, accuse d’entrée un certain manque de précision, voire d’adhésion à son rôle – une indécision ; d’aucuns verront dans ce flottement une voie d’entrée vers la culpabilisation, l’effroi et la folie dont elle devient la victime incarnée à la fin de la deuxième partie, tandis que les autres ne la trouveront précisément pas à la bonne hauteur dramatique. Marie-Sophie Ferdane cultive une voix trainante, affectée et râpeuse, qui peut autant séduire que déranger ; sa manière globalement contrainte de mouvoir et placer son grand corps mince mériterait de gagner en maturité. Quant à Anne Brochet, Audrey Bonnet et Laurent Poitrenaux, ils livrent une interprétation impeccable, en particulier ce dernier dont le jeu est éblouissant.

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La deuxième partie passe du blanc au noir. Elle se déroule durant et après la Grande Guerre. Il s’agit d’approfondir le devenir des personnages de ce panorama familial à travers des monologues taillés sur mesure. Chacun, confronté à la manifestation tragique de l’hubris, prend position avec ce qu’il porte en lui, avant tout ses fragilités. Le spectateur l’aura compris : avec la montée du péril survient l’horreur. Il s’agit de préserver notre société de la funeste tentation de reproduire cet entraînement qui vit le monde s’écrouler dans la première partie du XXe siècle. Bien que dans l’ensemble très réussis, le texte et le jeu des acteurs sont inférieurs à la première partie. Cette deuxième finit sur un duo erotico-logico-buccal des plus savoureux entre Jacques Weber, vieillard vert galant, et Marie-Sophie Ferdane, handicapée par une balle au bassin. Architecture aurait pu s’arrêter sur cette puissante touche de jouissance fantasmée. La jouissance n’est-elle pas avec la joie et l’amour le meilleur bouclier contre l’emballement disruptif ?

Pascal Rambert a préféré – après 2h30 captivantes – répéter cette deuxième partie en la répliquant dans un moment suspendu où se superposent nos jours actuels et l’entrée dans la Seconde guerre mondiale, Vienne sous l’Anschluss. Bis repetita. Originale mise en abîme de ce nouveau dispositif scénique où les acteurs se dirigent les uns les autres et où chacun confie au public de tragiques souvenirs personnels (le fait que les personnages répondent durant toute la pièce aux noms réels des comédiens qui les incarnent trouve là son acmé). Pour autant, la transmission du message (en résumé : veillons à ce que jamais les rues des villes d’Europe ne résonnent à nouveau des horribles « sale… » comme à Vienne en 1938) devient lourdingue tant il est ressassé d’une manière grossièrement didactique et anxiogène. Sans qu’il eut été besoin d’explications, mais par la seule force de l’exposition, le message est bel et bien passé lors des deux premières parties. Cette troisième partie concentrée ad nauseam sur le danger d’un retour imminent de la bête immonde ne constitue ni un point d’orgue ni un instant de grâce pas plus qu’une nécessité. Vice de construction ou défaut d’architecture ?

théâtre architecture

Texte, mise en scène et installation
PASCAL RAMBERT
Lumière
YVES GODIN
Costumes
ANAÏS ROMAND
Musique
ALEXANDRE MEYER
Collaboration artistique
PAULINE ROUSSILLE
Conseiller mobilier
HAROLD MOLLET
Chorégraphe associé
THIERRY THIEÛ NIANG
Professeur de chant
FRANCINE ACOLAS
Répétitrices
CLÉMENCE DELILLE
ALIÉNOR DURAND
Régie générale
ALESSANDRA CALABI
Régie lumière
THIERRY MORIN
Régie son
CHLOÉ LEVOY
Régie plateau
ANTOINE GIRAUD
Habilleuse
MARION REGNIER
Direction production
PAULINE ROUSSILLE
Administration de production
JULIETTE MALOT
Coordination et logistique
SABINE AZNAR

&

Avec

EMMANUELLE BÉART
AUDREY BONNET
ANNE BROCHET
MARIE-SOPHIE FERDANE
ARTHUR NAUZYCIEL
STANISLAS NORDEY
LAURENT POITRENAUX
JACQUES WEBER
DENIS PODALYDÈS, sociétaire de la Comédie-Française, en alternance avec PASCAL RÉNÉRIC
et BÉRÉNICE VANVINCQ

Photos : Christophe Raynaud de Lage

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