Yves Lignon est un personnage dans le monde des phénomènes inexpliqués. Maître de conférences honoraire de mathématiques à l’université Jean Jaurès de Toulouse, fondateur du laboratoire de parapsychologie de la ville, en 1974, Yves Lignon est aussi un enquêteur vigilant, un chasseur de charlatans et d’illuminés, mais, surtout, un chercheur passionné, notamment par le paranormal. Expert dans ce vaste domaine, il vient de publier le Petit guide scientifique du voyageur au pays du paranormal (éditions La Vallée Heureuse). Une palpitante somme qui évoque tant la voyance, la télépathie et les prémonitions, que les guérisseurs, les fantômes, les maisons hantées et les grandes énigmes telles que l’alchimie. Si chacun des chapitres de son livre s’appuie justement sur des travaux scientifiques et qu’Yves Lignon revendique l’importance de ces sujets de recherche, souvent injustement méprisés, il n’oublie pas qu’il écrit pour des lecteurs, mêlant anecdotes et repères historiques dans cette « carte » du pays du paranormal qui en devient aussi un livre d’enquêtes et d’aventures. Entretien avec un « étudiant » persévérant.

Vous établissez une cartographie du « pays du paranormal » que vous avez exploré en tant que scientifique en créant dès 1974 le laboratoire de parapsychologie de Toulouse. Était-ce alors une gageure ?

Yves Lignon : Oui c’était une gageure et je n’en étais pas conscient. La génération précédente m’avait pourtant prévenu. Qu’un universitaire aussi prestigieux, aussi réputé à l’international, que le biologiste Rémy Chauvin a été obligé de prendre un pseudonyme pour publier en anglais les résultats de certaines expériences aurait dû me retenir. Et comme cela arrive de temps à autre aux inconscients, j’ai eu de la chance. Aussi tumultueuses qu’aient pu être, par périodes, mes relations avec les dirigeants de mon université j’ai toujours été soutenu par mes collègues du département de mathématiques. Pour elles et eux, « pas de tabou pour l’investigation scientifique » n’a jamais été un vain mot et cela m’a permis de disposer sans interruption d’une logistique (local, ligne téléphonique…) pendant 34 ans.

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Yves Lignon

Quelle était votre ambition alors ? Plonger justement dans les zones d’ombres dans lesquelles peu de scientifiques s’aventurent ?

Yves Lignon : Comme tout humain je suis attiré par le merveilleux. Peut-être un peu plus que la moyenne puisque dès le début de l’adolescence je suis devenu un fan de littérature et de cinéma fantastique — ma première lecture a été La vénus d’Ille de Prosper Mérimée. Découvrir que l’imaginaire dans lequel baignent ces romans et ces films pouvait être accessible à la science m’a enthousiasmé parce que je revendique aussi d’être un scientifique pur et dur, pas loin de l’intégriste (rires). Et en même temps le constat du désintéressement de la communauté scientifique française m’a semblé inacceptable — toujours l’inconscience.

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Quel était votre objectif premier en publiant ce guide ? Donner des bases aux néophytes ? Insister sur les dérives encore prégnantes aujourd’hui ?

Yves Lignon : Ce n’est pas parce qu’il se drape dans une blanche hermine qu’un universitaire peut oublier qu’il ne doit pas seulement exposer un savoir devant qui ne le possède pas. Rappeler la nécessité de développer l’esprit critique relève de la lapalissade. Dans l’Allemagne des années 30, le pullulement des « voyants » a précédé l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Et l’attitude scientiste du « circulez, il n’y a rien à voir » a un effet pervers, car elle laisse le champ libre aux charlatans. Voilà pourquoi j’écris des livres, parce que la dérive vers l’irrationnel m’effraie et que je me dis, avec Churchill, que pour attraper les carpes on peut vider le bassin en se servant d’une cuiller à thé.

On comprend en vous lisant toutes les affaires auxquelles vous vous êtes intéressées depuis plus de 40 ans. Comment ont évolué la recherche et l’opinion publique depuis les années 70 ? Pourquoi la France est-elle si en retard dans le domaine ?

Yves Lignon : Dans la communauté universitaire française, l’idéologie dominante exclut l’existence de certaines capacités humaines. L’idée que quelqu’un puisse agir sur un organisme humain est rejetée a priori sous prétexte d’irrationalité et de lutte contre l’obscurantisme. Situation paradoxale puisque l’irrationnel se trouve justement dans le fait de refuser d’aller voir les choses de près et qu’en mettant la tête dans un trou, l’autruche plonge ses yeux dans le noir. Et, bien que n’équivalant pas à « idéologie majoritaire », l’expression « idéologie dominante » tient au fait que ceux qui s’en réclament tiennent fréquemment les leviers de commande. Combien de mes collègues sont venus me demander l’adresse d’un voyant ou d’un guérisseur avant de s’abstenir prudemment — parce qu’ils pensaient à la suite de leur carrière — au moment d’un vote sur l’attribution de crédits à la recherche en parapsychologie !!! Bref le retard de la France tient à des raisons philosophiques et historiques certainement pas à des raisons véritablement scientifiques.

Les scientifiques s’intéressant à ces domaines sont-ils selon vous moins déconsidérés qu’auparavant ? Les phénomènes paranormaux ou inexpliqués sont-ils en passe de devenir des sujets d’étude « propres » ?

Yves Lignon : Je penche vers un optimisme sans exagération. Oui, il y a du changement. Le mur de Berlin n’est pas encore tombé, mais on entend de mieux en mieux les craquements. Généralement jeunes, les scientifiques qui s’intéressent aujourd’hui aux phénomènes paranormaux n’ont plus besoin de se cacher et ne sont plus attaqués comme j’ai pu l’être, même s’ils ne peuvent pas encore travailler dans le cadre universitaire, car la création d’un Institut français de parapsychologie n’est pas pour tout de suite.

Vous rencontrez toujours des obstacles, des inimitiés dans un univers parfois violent. Qu’est-ce qui vous pousse à toujours poursuivre vos recherches ?

Yves Lignon : Explique-t-on la couleur des cheveux ? La passion d’apprendre doit être inscrite dans les chromosomes. Si je devais choisir un pseudonyme, ce pourrait être Student. Malheureusement, il est déjà pris par le grand statisticien W.S. Gosset, un de mes modèles.

Ces recherches se sont doublées de ce que Jacques Pradel, qui préface votre livre, appelle « une chasse aux escrocs ». Prend-elle parfois le pas sur l’aspect scientifique parce que leur nombre augmente… ?

Yves Lignon : À mes débuts je ne pensais que travail de laboratoire. Après une intervention dans une affaire médiatisée (les incendies de Seron en 1979), notre groupe a commencé à recevoir des demandes auxquelles nous ne nous attendions pas. Nous avons choisi de répondre en nous référant à des valeurs que nous partagions. Et dès le milieu des années 1980, ce que nous appelions « les activités d’hygiène mentale » occupait la moitié du temps.

J’insiste sur « valeurs partagées » : dans le groupe ressemblant à l’abbaye de Thélème qu’était le Laboratoire de Parapsychologie de Toulouse, on s’accordait plus facilement quand on parlait de rugby ou de jazz qu’en discutant politique, mais toutes celles et ceux qui m’ont accompagné de 1974 à 2008 jugeaient insupportable l’exploitation de la détresse morale et psychologique.

On suit ce « petit guide de voyage », empli d’exemples précis, d’histoires incroyables, comme le précédent l’était de récits palpitants (Chroniques du Mystère, éd. La Vallée Heureuse, 2016), comme un roman d’aventures ou d’enquêtes. Était-ce aussi votre objectif ?

Yves Lignon : Un peu. Parce qu’à mon âge, j’éprouve plus que jamais le sentiment d’une double frustration. Celle de ne pas avoir étudié le latin et celle d’être incapable d’écrire un roman. Quand un éditeur et ami m’a encouragé à essayer, je lui ai répondu que pour écrire un roman, un vrai, pas un de ces détestables trucs à succès baptisés autofiction, il faut inventer des personnages et construire une intrigue, deux choses que je ne saurai jamais faire. La preuve : le seul texte de fiction que j’ai publié (chez un autre ami) a pour héros Sherlock Holmes et pour sujet un fait divers toulousain. Alors comme tous les frustrés je compense à ma manière, soit en essayant de raconter des histoires vécues.

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Joseph Banks Rhine, pionniers de la parapsychologie a suivi la ligne que poursuit Yves Lignon : « Nous ne croyons pas au paranormal, nous l’étudions »

Est-ce l’inconnu qui vous a toujours attiré ? Finalement, n’est-ce pas la quête elle-même qui vous motive — sur des sujets, comme vous l’écrivez, sur lesquels on apporte peu de réponses encore — plus que son issue ? Les points d’interrogation davantage que les réponses ?

Yves Lignon : Encore les chromosomes. Est-ce la mer ou le voyage qui attirait le Marius de Pagnol ? N’importe quel membre de la communauté scientifique s’attaque à l’inconnu parce que la rage de chercher le motive et cherche parce que l’idée de s’attaquer à l’inconnu le fascine. La vieille blague « On trouve des chercheurs qui cherchent, mais on cherche des chercheurs qui trouvent » n’a de sens qu’appliquée aux tire-au-flanc (on en trouve dans le milieu universitaire comme on en trouve ailleurs, mais pas davantage) et depuis toujours la connaissance a progressé parce que si la galère de la science est pilotée par des génies ce sont les tâcherons qui rament pour qu’elle avance.

L’arrière-plan de ces phénomènes, souvent reliés aux grandes questions de l’existence et de sa fin, est-il aussi essentiel dans votre implication ?

Yves Lignon : Ah bien sûr. Étudier les phénomènes paranormaux pose davantage de questions que la recherche sur la physiologie d’Elliot le dragon. Et là, c’est mon passé qui a joué : j’ai fait mes études secondaires au lycée de Limoux (dans l’Aude, en Occitanie), une ville de 10 000 habitants (où la télévision n’est arrivée que l’année où j’ai passé le bac) et eu la chance, énorme, immense, d’avoir affaire à une constellation de professeurs qui éduquaient tout en enseignant. Quand, en classe de seconde, on vous fait lire Dickens et Cervantès dans le texte, quand un prof de maths vous explique que si une bombe atomique tombait sur votre commune les journaux mettraient surtout en évidence « à 800 km de Paris », quand le prof de philo vous parle de Bertrand Russell… on se retrouve bien armé pour s’interroger une fois parvenu à l’âge adulte.

Votre précédent préfacier, Philippe Marlin, vous qualifiait de « guerrier des temps modernes ». Jacques Pradel de « vieux sage » : cela vous convient ? Ou plutôt guide passionné ? Où préférez-vous rester « simplement » chercheur en parapsychologie ?

Yves Lignon : Les amis prennent leurs responsabilités quand ils parlent de moi, mais ils ne devraient pas exagérer !!! J’ai dit plus haut quel pseudo j’aurai voulu pouvoir choisir (Student). On peut y ajouter la maxime de Philippe Soupault : « Quand on est jeune, c’est pour la vie ».

Jacques Pradel rappelle la devise de Rhine (l’Américain Joseph Banks Rhine est l’un des pionniers de la parapsychologie) « Nous ne croyons pas au paranormal, nous l’étudions ». La faites-vous effectivement vôtre ?

Yves Lignon : Oh là, là oui et archi-oui. La recherche en parapsychologie consiste tout simplement à se pencher sur certaines anomalies en prenant la raison par le bon bout. Et prendre la raison par le bon bout impose de laisser de côté l’affectif pour s’en tenir à ce que l’on sait ou ne sait pas. Il en résulte que le verbe croire n’a pas de sens scientifiquement parlant.

Diriez-vous, en tant que scientifique, mathématicien rigoureux, que l’étude des phénomènes paranormaux vous a apporté une vision différente de l’existence et de la mort ?

Yves Lignon : Certainement et je le redis volontiers. Les phénomènes parapsychologiques posent d’abord d’importantes questions strictement scientifiques telles que, par exemple, celle de la découverte des mécanismes naturels qui font qu’un guérisseur guérit ou que quelqu’un peut prendre connaissance d’un événement avant qu’il se produise. Ce ne sont pas les seules. Les dernières avancées de la parapsychologie amènent à s’interroger sur la nature de la conscience humaine. Est-elle vraiment produite par le cerveau comme tout le donnait à penser jusqu’à présent ? Parce que la question est nouvelle, la science ignore la réponse, mais si jamais cette réponse se révélait positive elle impliquerait que l’être humain n’est pas seulement une mécanique biologique destinée à tomber un jour définitivement en panne. Excusez du peu.

Yves Lignon Petit guide scientifique du voyageur au pays du paranormal, Éditions La Vallée Heureuse, 10 octobre 2017, 18 €, 264 pages, 978 236 696 044.

 

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