Presque deux années se sont écoulées depuis la parution du magistral album Immrama, sorti le 20 octobre 2010, du compositeur et interprète Roland Becker. Mais que fait-il donc cet énergique musiciencompositeur ? Cet énergumène au sens « plain » du terme, ce passeur d’énergie ? Pourquoi attendre une actualité, une com’ promotionnelle pour s’enquérir des artistes qui nous font vibrer ?

Dont acte : nous voici tous deux réunis autour d’un bon café chez l’habitant tonitruant » par une journée de mai traversé par un vent morbihannais moins énergique que le souffle bombardesque du sieur Becker.

Roland Becker est né en 1957 à Auray d’un père allemand et d’une mère bretonne. Son rime avec une foultitude de gais et profonds projets musicaux. En effet, le bouillonnant compositeur ne mêle pas, il emmêle, il entremêle les « styles ». Il les amène à lui par des chemins alchimiques amoureux. Ils deviennent alors transfuges, réfugiés en territoire beckerien…

Et encore, que voilà une trop plate définition du son, du percu-son de Becker. Il faut vraiment se plonger dans son dernier opus pour « y entendre » quelque chose. Ses mélodies s’échappent de noms de lieux, de noms très proches de son vécu journalier, noms et lieux charnellement approchés ou traversés. Dès lors, ses navigations aventureuses à lui ne sont pas de vieilles rengaines celtoque-tapageuses  soit-disant inspirées des navigations de Brian. Elles constituent de vrais cheminements d’enfance et d’âge adulte éveillant à une fertile poésie.

Celle-ci est tissée dans sa chair et ça se ressent – ça se laisse entendre fébrilement. La musique et la poésie, c’est la vie. Et le parcours de l’enfant, depuis un « nom » qui évoque le mystère jusqu’à un autre « nom », dans la vieille voiture de son père,  sur les petites routes du Morbihan, n’est-ce pas un voyage initiatique authentique, aussi émouvant et trépidant que l’exaltation d’un moine visionnaire dont nous ne pouvons presque plus goûter la vie quotidienne réelle ? Immrama, c’est ça. Et presque tout Becker est là.

Presque, car il est tant et plus. Transfigurant le passé au son ardu de sa bombarde, il attrape l’avenir. Et par la puissance métallique et mélodique de son saxo, il le contraint à s’incliner vers nous ; les deux pieds fermement ancrés dans une Bretagne qu’il ne veut pas « carte postale ».

De Fallaen à Immrama, en passant par L’Orchestre National Breton ou Kof a Kof que l’on éloigne bien vite les fallacieux adjectifs et les définitions stériles. Nul « jazz celtique » ni « cabaret breton », Becker est révèle des réalités qui sommeillaient dans les musiques de tradition bretonne.

Becker, c’est toujours le gamin enchanté qui entendait, sans comprendre, que les noms qu’il rêvait recelaient des chansons inconnues, des mélodies inouïes. Chasseur de trésor, il invente  désormais, à chaque album, ce qui demain sera une tradition vécue… Il se nourrit, gourmand, de ce qu’il aime (ces parents ont longtemps tenu la meilleure charcuterie d’Auray…) et restitue, généreux, ce qu’il a su recevoir.

Ethnomusicologue  il ne stérilise pas son sujet en vain mémoire universitaire, mais il insuffle une vie ébouriffante à tout ce qu’il offre en partage. Lui qui s’époumone, avec une grâce rugissante, dans ses instruments à vent. Il y dit des choses de la vie.

De la musique, avec une réjouissante rondeur d’esprit. Il a dit de la vie, des anecdotes à lui toutes remplies d’une sincérité aussi éclatante qu’un granit breton. Une vérité qui reflète ses chatoiements sous la pâle lumière du soleil horizontal sur la lande. Il a dit ses exigeantes affections et ses tendres regrets avec le crépitement d’un genet alangui dans la brume odoriférante d’une fin de journée forestière… Il a dit sa joie du travail de recherche sur le vocabulaire musical dans les senteurs entêtantes de vieux dictionnaires bretons-français, le joyeux travail de conférencier bien préparé sur les traditions musicales bretonnes. Il a dit, à mots couverts, lui qui écrit si peu de paroles pour ses musiques, la liberté insensée de créer dans son studio installé en sous-sol et qu’il a « baptisé » Kavadenn (« création »)…

Et puis il a dit d’autres mots qui courent encore entre la dune et la lande, qui résonnent encore entre Yoff et Cromenac’h, d’un nom mystérieux à un autre, en musique « bombardée » par Becker, le « maître du jeu ». Celui qui pourrait faire une loi contraire et déclarer : « souffler c’est jouer » !

Il est temps de (re)découvrir la discographie de l’un des plus talentueux des musiciens bretons !

Thierry Jolif

Trugarez Aotrou Becker evit ar c’hafe, evit ar buhez !
Apprenez-nous à souffler à pleine vie, apprenez-nous à « jouer » !

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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