Tout est parti d’un parc… Des arbres centenaires, un des poumons d’une ville sclérosée, un projet de centre commercial et voilà qu’une opposition à un régime islamique turc de moins en moins « modéré » descend dans la rue et se retrouve place Taksim. Les éditorialistes parlent d’une « suite des printemps arabe ». Raccourci abusif ou réalité pleine d’espoir ?

La Turquie a peu en commun avec les pays arabes qui ont connu des révolutions dans les mois passés. État laïc doté d’un régime démocratique autoritaire fondé sur le kémalisme, le président est élu par un suffrage indirect et le gouvernement est issu des élections législatives tous les 4 ans. L’assemblée turque est constituée de 4 partis principaux dont le CHP d’Atatürk et l’AKP de Recep Tayyip Erdoğan, parti de centre droit qui est actuellement montré du doigt pour ses dérives anti-laïques et conservatrices. Ce parti a fait l’objet de recours devant la cour constitutionnelle en 2008 pour faire suite à l’autorisation du port du voile à l’université. En effet, l’AKP provient d’une scission du parti Refah Partisi, islamiste modéré ; il intègre des éléments à la fois laïques et religieuses tout en suivant une politique économique libérale.

Répression

Erdogan est l’ancien maire d’Istanbul. Il ne cache pas son nationalisme de même que sa lutte contre la corruption. Il est l’un des promoteurs de l’entrée du pays dans l’Uniion européenne et voudrait réformer les élections présidentielles de son pays pour qu’elles soient au suffrage universel direct. Mais, paradoxalement, sa politique très libérale a favorisé l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante et favorisé de fait un clientélisme et une nouvelle corruption à tous les niveaux.

L’illustration est donnée par ce centre commercial (Istanbul n’en manque pas) dont la construction passe par l’abattage d’arbres centenaires. Des habitants et des étudiants ont commencé par manifester autour de cet unique sujet. Ils ont dormi sur place jusqu’à ce que les bulldozers commencent leur œuvre.

Mais cette manifestation pacifique a dégénéré avec l’arrivée musclée de la police. La répression policière a entraîné, selon Amnesty International, la mort de deux manifestants écrasés par des véhicules. Cela a cristallisé le ressentiment de la population face à la vente du pays au plus riches : immeubles de luxe remplaçant les quartiers populaires, centres commerciaux, centrales nucléaires au lieu d’énergies propres, lois remettant en cause les pratiques d’avortement (depuis 1983)… Tout cela s’est retrouvé de manière désordonnée dans des manifestations d’abord sporadiques puis de plus en plus massives. L’autoritarisme du gouvernement, qui ne date par d’Erdogan, ne semble plus en phase avec l’évolution de la société turque.

Internet au cœur des troubles

Le fait que les médias locaux ne parlent que peu ou pas du tout des manifestations a suscité des réseaux à travers internet – lesquels propagent autant la vérité que des rumeurs. Ce qui fait dire à Erdogan que Twitter est un nouvel ennemi et donnera matière à créer un raccourci entre cette révolte et les révolutions arabes. Des brouilleurs 3G sont utilisés par les forces de l’ordre.

Le dialogue peut-il encore être rétabli dans le pays ? Erdogan pourrait voir son aile droite remise en question à travers ces évènements. Et, en toile de fond, il y a l’opposition de plus en plus marquée au régime syrien qui fait craindre à beaucoup de Turcs un conflit militaire qu’ils ne souhaitent pas.

S’il fallait comparer vraiment ces manifestations, elles seraient plus proches de notre mai 68 français dans un pays qui n’a pas mis le développement social et humain au même niveau que le développement économique. Gageons pourtant que cette démocratie saura trouver des solutions à l’image des autres pays européens qu’elle souhaite rejoindre. Ce qui implique notamment de mettre fin aux droits sans cesse bafoués de la minorité chrétienne (orthodoxe) qui souffre en silence.

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