Comment construire sa vie quand on est une vieille fille de trente-huit ans, une femme « excédentaire » à l’issue de la Première Guerre mondiale qui a emporté tant de fils ? Quelle empreinte laisser en ce monde qui ne se soucie pas de vous, sauf quand vous sortez de la norme ? Avec La brodeuse de Winchester, Tracy Chevalier montre qu’une femme a le droit de vivre sa vie en toute liberté, même si le chemin n’est pas serein.

BRODEUSE WINCHESTER

Violet Speedwell quitte Southampton et la maison de sa mère pour s’installer et travailler à Winchester en tant que dactylo aux Assurances du Comté du Sud. Elle n’en pouvait plus des reproches constants d’une mère devenue acariâtre depuis la mort de son fils aîné à la guerre. Elle préfère vivre chichement dans une pièce mal chauffée d’une pension de jeunes femmes, mais acquérir enfin un peu de liberté.

cathédrale winchester

En passant devant la cathédrale de Winchester, elle découvre une étrange réunion de femmes, le cercle des brodeuses. Sans expérience de la couture, elle est impressionnée par les travaux de ces jeunes femmes, coussins et agenouilloirs aux camaïeux de couleurs chatoyantes. Malgré l’austérité de Mrs Biggins, Violet parvient à s’insérer dans ce milieu. Peut-être a-t-elle enfin trouvé comment laisser une empreinte en ce monde ! Elle rêve de broder un coussin avec ses initiales qui restera des dizaines d’années dans cette cathédrale où repose Jane Austen.

Mais là n’est pas sa seule découverte des arts de ce lieu grandiose. Avec Arthur, un retraité marié à une femme elle aussi détruite par les ravages de la guerre, Violet entrevoit la campanologie, le monde des sonneurs de cloches, et retrouve le désir. Dans ce roman, Tracy Chevalier, compose des portraits de femmes ordinaires qui pourtant s’affirment dans leur différence. Violet est une jeune femme sage et sérieuse, mais elle entend bien vivre sa vie. Elle fume, rencontre des hommes lors de ses sorties « sherry », part seule en randonnée, travaille et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle incarne la volonté d’émancipation de toute femme que l’on cantonne à cette époque derrière les fourneaux.

« Ce n’est pas facile d’être une femme seule, expliqua Violet au bout d’un moment. Les gens n’ont pas l’habitude, bien que nous soyons très nombreuses. Les femmes « excédentaires »… Cela ne devrait pas être si étonnant de voir une femme marcher dans un champ ou boire une tasse de thé dans un pub. » L’auteur va même plus loin en inscrivant dans son roman l’amour unique de deux brodeuses, Gilda et Dorothy. Rien n’est simple pour ces femmes face aux ragots des bigots de la campagne anglaise. Mais chacune assume sa volonté de vivre librement malgré tous les dangers et les affronts.

Les personnes tolérantes comme Miss Louisa Pesel, la fondatrice du cercle des brodeuses de la cathédrale de Winchester, sont rares. Modèle de rébellion, elle crée les dessins des broderies en s’inspirant des motifs de la cathédrale, et notamment des fylfots, symbole ancestral utilisé dans l’hindouisme et le bouddhisme ressemblant aux swastikas du nazisme. Car l’ombre d’Hitler plane sur l’Angleterre, ravivant cette crainte qu’une nouvelle guerre décime les jeunes hommes. Les plaies de la Première Guerre mondiale sont encore béantes dans le coeur des mères ayant perdu un fils ou des femmes privées de frères ou de fiancés.

« L’impératif biologique d’un parent est de protéger son enfant, et quand la chose s’avère impossible, on éprouve un sentiment d’échec, quelles que soient les circonstances. » Violet finira-t-elle par comprendre sa mère ? Tracy Chevalier est sans doute la plus anglaise des auteures américaines. Ses récits sont empreints de la dimension victorienne des romans de Jane Austen. L’écrivaine met en valeur les petites choses qui créent de la grandeur. La femme est souvent le vecteur de cette beauté ordinaire élevée au rang d’art.

La jeune fille à la perle

On pense bien évidemment à La jeune fille à la perle, jeune servante devenue le modèle d’un célèbre tableau de Vermeer. Ou à Mary Anning, héroïne de Prodigieuses créatures, jeune femme passionnée par les fossiles. Férue d’art et d’histoire, Tracy Chevalier instruit son lecteur de passions méconnues et insolites. Chaque fois, elle maîtrise son sujet et nous donne à voir de manière sensible et picturale la vie quotidienne et sociale des lieux et époques choisis. Tracy Chevalier, spécialiste du romantisme anglais, nous séduit une fois de plus avec ce récit d’une grande sensibilité.

La brodeuse de Winchester de Tracy Chevalier paru le 25 juin 2020 aux Éditions de La Table Ronde, traduit par Anouk Neuhoff, 352 pages, 23,50 euros, ISBN : 9791037104281

Feuilletez le livre

Née à Washington en 1962, Tracy Chevalier quitte en 1982 les États-Unis pour s’installer à Londres, où elle vit toujours, avec son mari et son fils. Elle connaît un immense succès dès son deuxième livre, La Jeune Fille à la perle, adapté au cinéma par Peter Webber en 2003.

2 Commentaires

  1. Je vous remercie pour cette précision. Jane Austen est effectivement de l’époque georgienne. Toutefois par ses thèmes sur l’évolution des moeurs en Angleterre, les relations sociales et surtout sur la place de la femme dans cette société, elle annonce les romans victoriens du milieu du XIXe siècle. Voilà pourquoi je parlais de dimension victorienne de ses romans.

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