Dans les années 2000, après La Ligne Rouge et Le Nouveau Monde, Terrence Malick siège dans l’Olympe du cinéma mondial. À partir de Tree of Life (2011), les spectateurs français s’éloignent. Comme devant Knight of Cups, les propositions de Malick rendent souvent agacés, déçus, moqueurs, cyniques, voire furieux. L’ennui et la colère se sont substitués à la vénération. Un grand écart probablement sans précédent dans l’histoire du cinéma. 4 étoiles : recommandé

 

knight of cups

Synopsis

La dramaturgie de Knight of Cups est maigre : un scénariste hollywoodien très courtisé  fait sa crise de la quarantaine. Il plaît aux femmes et additionne les conquêtes de magnifiques représentantes de la nature féminine. Ces femmes sont des objets sensuels et se révèlent des messagères qui renvoient à notre don Juan en errance la vacuité de son existence.

D’emblée, on notera chez Malick cette conviction que le corps de la femme rend présent quelque chose de l’ordre d’un invisible. Le corps de la femme sidère par sa beauté et fait appel. (L’influence sur Malick de la doctrine zoroastrienne des Fravashitel est sensible : l’appel féminin est rappel à la nature angélique invisible de l’âme.)

christian balePour quels spectateurs ?

Disons-le sans ambages : les derniers films de Malick ne s’adressent pas à ceux qui ont évacué toute idée que du « divin » est tapi dans les corps des êtres vivants. Mais ils ne s’adressent guère plus à ceux qui nourrissent une approche cérébrale des questions spirituelles. Malick privilégie l’approche intuitive et lyrique. Il ne craint pas de mettre en scène des sentiments. Son approche est simplement mystique ; elle n’est ni ésotérique, ni gnostique, ni thomiste, etc.

Mystique quid ?

Maître Eckhart, grand-père des mystiques chrétiens, déclarait il y a 700 ans : « Celui là est un homme pauvre qui ne veut rien, ne sait rien, n’a rien ». Voici probablement la posture que Malick prie le spectateur d’adopter devant son travail. Malick a étudié la phénoménologie, enseigné la philosophie, il a choisi de devenir un cinéaste-poète mystique. Or, les mystiques de tous les pays convergent dans l’idée de la nécessité d’une deuxième naissance. L’être humain reste en errance aussi longtemps que ne s’accomplit pas en lui un retournement intérieur : de l’attitude où il attend tout de ce qui est extérieur à lui, il transite vers un état où il se sent participant à la vie du monde, voire où il se donne au monde. Au cours de cette mutation, des crevasses s’ouvrent, et quelque chose appartenant au lexique et à la réalité du « divin » trouve en lui un siège. Le Tao le résume ainsi : « Quand tu es plein, rien ne peut entrer » et le poète Rilke : « Tu dois changer ta vie ». Bref, alors que la condamnation morale affleure toujours chez le réalisateur catholique Martin Scorcese, chez Malick, qui est plutôt un cinéaste du don, c’est notre difficulté à être à la hauteur de ces dons que sont la vie et le monde qui est pointée.

terrence malickMise en scène

Malick avance avec une caméra incroyablement mobile. Il fait se déplacer les personnages dans des espaces larges, où tout paraît évidemment grand, et dans des lieux de claustrophobie urbaine, des lieux sans âme comme les studios de cinéma. Les paysages ne sont pas des panoramas que l’on pourrait consommer, mais comme chez les grands peintres romantiques, des ensembles de sensation, des états d’âme. L’image malickienne est en quête de vibration chromatique ; elle contribue à renouer des liens avec l’invisible. Et la musique, d’Arvo Pärt notamment (mais aussi les belles pièces de Ralph Vaughan Williams), très présente et souvent en basse continue, n’est pas là pour prolonger l’action, mais pour prolonger cette vibration de l’image.


Radicalité encore : « Tu peux être ce que tu veux, un connard, un saint »

knight of cupsMalick déconcerte également en n’indiquant pas ouvertement de chemins à suivre. Les femmes dans Knight of Cups énoncent des constats, mais aucun moyen. Voici quelques exemples de mots murmurés : « Tu ne veux pas de l’amour, tu veux une expérience d’amour », « Je pense que tu es faible », « Il y a tellement d’amour en nous, qui ne s’exprime pas », « Vivons comme personne n’a vécu, scandaleusement, audacieusement ». Oui, Malick !

 

À signaler : la parution en novembre 2015 du livre de Philippe Fraisse : « Un jardin parmi les flammes. Le cinéma de Terrence Malick » aux éditions Rouge Profond. Philippe Fraisse enseigne la philosophie. Il a publié en 2010 un livre sur Stanley Kubrick (L’Infini, Gallimard). En 2011, lors de la sortie de « The Tree of Life », dans sa critique du film parue dans la revue Positif, il constatait le désarroi des spectateurs et terminait son analyse par : « Faut il avoir perdu toutes les éternités de l’enfance pour ne rien y voir ? »

 


Knight of Cups Terence Malick, 2015, 1h58, avec Christian Bale, Cate Blanchett, Natalie Portman, Antonio Banderas, Teresa Palmer…

Scénario : Terrence Malick, Direction artistique : Jack Fisk
Décors : Ruth De Jong, Costumes : Jacqueline West, Montage : Mark Yoshikawa
Musique : Hanan Townshend, Photographie : Emmanuel Lubezki Son : Joel Dougherty

Raphaël Denis

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