L’objectif était affiché par les organisateurs : dénoncer la répression dont font l’objet les « teknival », « teuf », « rave », ou, encore, « free party ». Selon les acteurs de ce mouvement culturel, ces fêtes de musiques électroniques – dont le lieu, la musique et les horaires sont choisis librement – connaissent depuis quelques semaines, une augmentation préjudiciable des saisies et amendes. D’où, samedi 7 décembre dans l’après-midi, une opération escargot sur la rocade de Rennes. À sa suite, un teknival s’est tenu sur la commune de Pont-Réan. Selon les organisateurs, 15 000 participants avaient répondu présents. Mais que s’y est-il passé ? Que sont ces fêtes à la fois sauvages et encadrées ? Unidivers a suivi durant 36 h ce teknival Trans off. Nos lecteurs trouveront dans ce reportage quelques pistes qui vont renforcer certains clichés et… en combattre d’autres.

 

Précis de vocabulaire.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Pour se plonger dans le monde de la techno, il convient d’en comprendre le vocabulaire – ce qui pour un non initié ne va pas de soi… Rave, free, teknival, teuf, tekos, multison – les nuances sont minces en réalité, voire inexistantes. Dans tous les cas, il s’agit d’un rassemblement, légal ou illégal, autour d’un ou plusieurs « sons » de passionnés de musique techno. Le « son », également appelé « sound system » est une association de DJs, et autres bénévoles, qui possèdent du matériel en commun et qui viennent « poser » (autrement dit, se produire) lors de free-party. Les noms de ces associations sont souvent évocateurs. Il y a ceux qui font des jeux de mots : enket2tek, Âmeson, F.B.I (Furieux Bretons Incontrôlables)… ou ceux qui préfèrent des noms plus rêveurs : Mystic etnik, les rêves éphémères… Quant aux participants, ce sont des… « teufeurs ».

Origine de la manifestation du week-end.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013À l’origine de la manifestation et du teknival qui a eu lieu week-end, un sentiment d’injustice devant la répression de ces événements par les préfectures de France. En 2013, en Bretagne, beaucoup de matériel (enceintes, vinyles, lumières, camions…) a ainsi été saisi par les forces de l’ordre tandis que de lourdes amendes ont été infligées aux organisateurs. Mais une goutte d’eau a fait déborder le vase. C’était à la mi-novembre. Lors d’une free party organisée par le sound system enket2tek. Après une nuit de techno, les forces de l’ordre sont intervenues le dimanche midi dans une ancienne usine de granit. Les CRS ont lancé des gaz lacrymogènes avant de charger. « Les amendes on les accepte, c’est le jeu, mais on n’accepte pas que le public soit gazé », témoigne l’un des organisateurs de la mani’festive qui a bloqué la rocade dans l’après-midi. « Depuis quelque temps, la répression s’accélère. On pensait qu’avec la gauche au pouvoir ça allait s’améliorer ; or c’est l’inverse qui se produit », déplore un autre participant. De fait, ils sont de plus en plus nombreux à  réclamer que davantage d’événements légaux soient organisés. Et, surtout, ils déplorent que certaines teufs légales soient annulées au dernier moment par des préfets ou des maires qui craignent le courroux des électeurs.

C’est quoi un teufeur ?

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Pourquoi les teufeurs font-ils l’objet de tant de controverses ? Les préjugés à leur égard sont nombreux : marginaux, drogués, perdus, irrespectueux, sales, etc. De fait, ils ont mauvaise presse auprès de l’opinion publique. Certains clichés sont vrais : on croise plus de piercings dans un teknival que dans une boîte de nuit. Les teufeurs aiment également se déguiser en tout et n’importe quoi. Ce samedi, à Pont-Réan, un tribun drapé dans une toge se plaisait à arpenter les allées de la soirée. La drogue est également très présente dans le milieu de la teuf et sous différentes formes : MD(MA), speed, LSD, etc. Avoir la tête dans les enceintes n’est pas seulement une figure imagée puisque certains l’appliquent au son sens propre…

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Cependant d’autres clichés semblent injustifiés. Les sites seraient rendus sales – cet argument massue des autorités pour empêcher les free de se tenir relève souvent du mythe. En pratique, le teufeur croise un sac-poubelle tous les trois mètres, notamment accrochés aux rétroviseurs des voitures. De fait, les sites sont rendus propres mais piétinés, c’est sans doute l’origine de cette mauvaise réputation. Par ailleurs, les teufeurs sont loin d’être tous des marginaux. Unidivers en a rencontré plusieurs qui se levaient ce matin pour rejoindre leur lieu de travail. « Nous sommes un mouvement dans lequel toutes les catégories socioprofessionnelles sont représentées », explique l’un des organisateurs de la manifestation. Étudiants, mécaniciens, infirmières, paysagistes, secrétaires, chômeurs, animateurs, etc. Beaucoup de corps de métier viennent taper du pied.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Cela étant, le côté irrespectueux reproché à la teuf découle des nuisances sonores qu’elle produit. Un fait indéniable. Les voisins les plus proches de l’hôpital de la Massaye de Pont-Réan n’ont pas dû fermer l’œil bien longtemps. Mais, c’est le fondement de cette mouvance culturelle : la revendication du droit à aimer et pratiquer la musique techno. Une musique brute de décoffrage et qui requiert un niveau de décibels élevés. Tandis que la cousine de la techno, la house, fait danser tous les week-ends la jeunesse en boîte de nuit, les teufeurs revendiquent le droit de définir des Zone d’Autonomie Temporaire. « Ce que l’on veut c’est organiser le temps d’une soirée, un coin de paradis, avec la musique que l’on aime et un lieu autogéré. » Les sound systems font un travail important pour apporter cette musique à leur public. D’une manière bénévole.

Déroulement de la manifestation du week-end

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013L’opération escargot de l’après-midi a dépassé les attentes des organisateurs. Près de 500 véhicules au départ de Thorigné-Fouillard ont pris la direction de la rocade, rejoints par d’autres au fur et à mesure du convoi. À raison de plus de deux personnes par véhicule, on décomptait plus de 1 000 manifestants, soit environ 5 km de bouchon. Juste avant le départ, et sur la rocade encore, un esprit domine chez les teufeurs : la bonne humeur. Il n’en est pas de même de quelques chauffeurs qui se retrouvent bloqués par le convoi…

Les manifestants se sont ensuite acheminés vers le lieu du teknival. Un grand terrain dans un magnifique cadre à proximité du village de Pont-Réan. Les murs d’enceinte se sont peu à peu montés. Vers 22h, la teuf a commencé à arborer sa figure finale. 20 murs de son étaient répartis avec cohérence. Environ 30 différents sound systems étaient représentés, certains partageant un mur à plusieurs.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Les jeux de lumière se sont révélés proprement magiques dans cet environnement. Certains sons affichaient d’exceptionnels décors saturés de couleurs. Quant à la musique, certes, il faut aimer la techno ! Toutefois, beaucoup pourraient être entrainés par un remix de Manu Chao ou d’Edith Piaf. Sans se permettre de généraliser, cette teuf des Trans off a vu tout le monde parler avec tout le monde, chacun danser comme il l’entendait, sans que personne ne le juge – le tout dans une bonne ambiance partagée. La fête s’est poursuivie jusque le lendemain en début d’après-midi. Le lever de soleil dimanche matin a découvert un cadre superbe envahi par une troupe de joyeux délurés.

Lors du démontage dimanche après-midi, certains sound systems ont pris la décision de brûler leur matériel en prévision d’une nouvelle saisie. Il leur avait été demandé d’apporter « du vieux matériel »… au cas où. Il n’y eut aucun problème avec les forces de l’ordre présentes sur place.

Les questions sanitaires.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013La prise de psychotropes est l’un des aspects importants d’un tel événement. Des participants se retrouvent « perchés » (autrement dit, stupéfaits) par les drogues ingérées et doivent être secourus. Sur aucun autre type de manifestations culturelles, y compris les festivals, on ne dénombre autant d’usagers. C’est le constat d’Elouan Rolland, directeur de la Croix-Rouge en Ille-et-Vilaine, qui était sur place et ajoute : « La mauvaise qualité de certains produits peuvent mettre les consommateurs en danger. » Néanmoins, les accidents graves en teuf restent rares. En pratique, un dispositif sanitaire a été mis en place bien que le teknival de Pont-Réan fut illégal.

Teknival Trans off, teckno, transmusicales 2013Bien connue des teufeurs, l’association technoplus est intervenue directement sur le site. Ses membres font principalement de la prévention en distribuant des préservatifs, des pailles pour sniffer sans attraper une hépatite, des sérums physiologiques… Elle s’occupe aussi des premiers secours et reste en contact permanent avec les pompiers au cas où une évacuation est nécessaire. À 5h du matin, une seule évacuation était à déplorer… pour une entorse. Les pompiers sont ainsi restés en dehors du site, même s’ils étaient prêts à intervenir à tout instant. Quant aux camions de la Croix-Rouge, ils ont pu pénétrer le site vers deux heures ce matin pour renforcer l’action du stand de technoplus et monter une tente aux premières lueurs du jour. Selon Elouan Rolland, une vingtaine d’interventions de la Croix-Rouge ont été nécessaires pendant le tekos, sans qu’il puisse en préciser la nature eut égard au secret médical.

Alors que penser des teufs ? Elles ne feront jamais l’unanimité dans la population, car elles sont sources de nuisances. Mais c’est un mouvement culturel qui existe. Et qui se développe dans des lieux autonomes plus ou moins loin des artères urbaines et plus ou moins bien encadrés. En fait, bon nombre de festivals s’accompagnent d’un lot de nuisances. Toute la différence tient dans la reconnaissance publique ou non de cette culture. Le cas échéant, elle est tolérée, voire acceptée. En France, ce n’est pas le cas des teufs. Pourtant les trois maux qui lui sont reprochés – drogue, alcool et bruit – se retrouvent aux Transmusicales de Rennes. Il suffisait de se balader vendredi ou samedi dernier dans les rues de la capitale bretonne ou au Parc Expo pour constater que ces trois mots-maux étaient bien présents.

Mais voilà les Transmusicales sont un festival qui a gagné le sésame d’événement culturel officiel, et le droit de consommer une grosse part des subventions de la Mairie de Rennes. Les free party non. Pourquoi ? Est-ce la question de leur modèle ? De fait, elles échappent (pour l’instant) à toute tentative de récupération commerciale. Le prix d’entrée est libre et les dons récupérés servent majoritairement à payer les amendes. Les membres des sounds system sont des passionnés qui travaillent comme bénévoles. Alors d’où vient ce refus d’accepter ce mouvement alternatif ? Sans doute n’est pas étranger le fait que – le temps d’une soirée ou d’un week-end – les free font disparaître la collectivité, l’État, les relations sociales normées, les existences personnelles pas toujours aisées, notamment en temps de crise, au profit d’un espace autonome où chacun jouit sans entraves quelques heures. Interdit-on les carnavals ? Faut-il autoriser ces espaces-temps de  libération momentanée afin de précisément mieux les encadrer ?

Reste que ce samedi 7 décembre, il y avait quasi autant de festivaliers à se presser devant les enceintes des « Trans off » qu’au parc expo de Saint-Jacques-de-la-Lande pour les Transmusicales 2013. La musique alternative aujourd’hui présente plusieurs visages. Plus ou moins lisses.

*
Le Teknival Trans off 2013 a-t-il volé la palme de la culture alternative aux Transmusicales de Rennes ?

 

 

 

5 Commentaires

  1. Article interessant soulevant des points et questions essentiels.
    merci à vous.

    La saisie musclée à la fête d’enket2tek à eu lieu le 17 novembre et l’annonce du teknival une semaine plus tard il me semble.

    Vu le nombre de participants, la vitesse à laquelle ces évènements on eu lieu est juste hallucinante.

  2. Un très bon article qui relatent bien les évènements qui ont eu lieu ces dernières semaines et ce week-end. Les points négatifs et positifs du monde des teknivals sont bien dégagés et l’article nous donne une image très fidèle de la réalité. Un engagement de la part des auteurs, pour ou contre, aurait sans doute nuit à la crédibilité de cet excellent article qui nous éclaire sur plusieurs enjeux sur ce monde de musique et de vie alternatives :

    “Alors d’où vient ce refus d’accepter ce mouvement alternatif ? Sans doute n’est pas étranger le fait que – le temps d’une soirée ou d’un week-end – les free font disparaître la collectivité, l’État, les relations sociales normées, les existences personnelles pas toujours aisées, notamment en temps de crise, au profit d’un espace autonome où chacun jouit sans entraves quelques heures. Interdit-on les carnavals ? Faut-il autoriser ces espaces-temps de libération momentanée afin de précisément mieux les encadrer ?”

    Quelle avenir pour la free-party ? Les limiter et les encadrer, au nom de meilleures conditions sanitaires à propos de la consommation de drogues qui est un fait indéniable, cela semblerait légitime. Je m’interroge sur un certain point : serait-il possible aujourd’hui de s’entendre sur un terrain qui serait un bien commun, capable d’accueillir des raves, à une certaine distance des communes, sur lequel seraient disposés des box pour la prévention, les urgences etc sans normaliser de façon excessive la chose pour laisser place à l’auto-gestion qui se manifeste dans les free-party ? Un terrain entendu comme bien public par le gouvernement et les festivaliers, ne serait-ce pas le début d’une solution ? Il semble difficile d’imaginer que la région veuille céder un terrain capable d’accueillir ce genre d’évènement, tout comme il semble difficile d’imaginer que les collectifs de soundsystem renoncent à organiser une soirée où ils veulent et quand ils le veulent. Mais ne serait-ce pas une expérience qui mériterait d’être considérée ? Le début d’un juste milieu, d’un progrès peut-être, entre la propriété privée et la propriété publique ? Un respect culturel pour ce monde alternatif marginalisé et caricaturé ?

    Un tel projet serait-il possible aujourd’hui ?

  3. Excellent article, c’est rare et précieux d’entendre ou lire ce genre de commentaires.

    Se crée en free et surtout en teknival un modèle de société parfaite, régie et organisée mais dont l’organisation ne repose entre les mains de personne en particulier et dont personne n’a édicté les lois. Et dans ce désordre ordonné l’individu s’efface au profit de l’ensemble.
    Mais à société parfaite individus imparfaits, vient qui veut… celui qui vient uniquement vendre sa came(de merde) et celui qui n’a pas conscience d’où il est ni avec qui: ceux qui oublient que ce type d’évènement exige conscience et respect.

    Le mouvement paye au prix fort la toute fin des années 90 et le début des années 2000 où de marginal il est devenu mouvement de masse: parfois 5 à 10 000 personnes pour une simple free dans des lieux souvent investis puis ré-investis en un très court laps de temps(Mont d’Arrée, forêt de Paimpont…).
    Teknival jaugeant 40 ou 50 000 participants(Paule, le teknival des vieilles charrues par exemple), beaucoup des ces participants n’ayant pas grand chose à voir avec l’idéal des origines et pas grand respect pour la nature non plus… là on commence à effaroucher(parfois voire souvent à juste titre d’ailleurs) l’individu lambda qui n’envisage son samedi soir qu’en charentaises, le cul dans son fauteuil, scotché devant la tv!
    Cerise sur le gateau: les Heretiks “trashaient” la piscine Molitor(site classé et à l’abandon) en plein Paris(16ème arrondissement quand même!) y réunissant plusieurs milliers de personnes.
    Gouvernement de droite… puis Sarko au ministère de l’intérieur…
    Rideau.

    L’autonomie et la liberté sont l’essence de ce mouvement, malheureusement c’est difficilement conciliable avec un évènement récurrent, de grande échelle au sein d’une société très encadrée et pleine de préjugés.

    Une chose est sûre cependant c’est en discutant avec les sound systems et non en leur tapant dessus qu’on trouvera des solutions. On ne peut pas faire comme si ce phénomène n’existait pas et régler les problèmes à coups de matraque.

    En cela le rassemblement de ce week end est une excellente nouvelle, pour la culture et pour la démocratie.

  4. Tres bon article, qui je pense pour ma part, résume bien ce mouvement culturel sans le stéréotyper (contrairement à d’autres médias).

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