SORTIES MUSICALES DE MAI : LA SELECTION D’UNIDIVERS

Chaque mois, Unidivers vous présente ses coups de cœurs musicaux, sélectionnés parmi les sorties d’albums et d’EPs du mois en cours. À la une de la sélection de mai: l’album Eiskeller de Rover et l’EP ICI de Komorebi..

La fin du mois de mai approche et comme nous l’attendions avec impatience, la vie culturelle commence enfin à reprendre ses droits Avec plaisir et enthousiasme, certains d’entre nous ont déjà réinvesti les salles de cinéma, les théâtres ou encore les musées, qui nous avaient bien manqués ces derniers temps. Par ailleurs, chaque journée est aussi l’occasion de profiter de notre temps libre pour embellir nos heures, en particulier autour d’une bande son bien sentie. C’est pourquoi Unidivers vous présente aujourd’hui les albums et EPs qui ont retenus son attention récemment. Une sélection à découvrir dans les lignes ci-dessous…

ROVER – EISKELLER

rover, eiskeller
Photo: Claude Gassian.

En près de 10 ans, Timothée Régnier alias Rover a ancré son style singulier dans le paysage musical de l’Hexagone. En 2011, il sortait son premier EP Anywhere From Now, suivi d’un album éponyme dévoilé l’année suivante. Encensé par la critique, cet opus fut sacré disque d’or, avant de valoir à son auteur une nomination aux Victoires de la musique en 2013. Un succès fulgurant qui se confirme deux ans plus tard lorsque le musicien délivre son second album Let It Glow (2015), dont la sortie a été suivie d’une tournée de plus de 2 ans.

Six années plus tard, l’artiste revient pour notre plus grand plaisir et nous présente sa nouvelle création Eiskeller, sortie le 7 mai dernier chez Cinq7.

Comme il le rappelle parfois, Rover fait partie des artistes qui recherchent l’inconfort et considèrent que la contrainte est féconde en matière de création. Depuis la conception de son premier album dans sa maison familiale des Côtes d’Armor, il aime effectivement à se retrancher dans une démarche d’écriture et d’enregistrement en solitaire. Pour autant, c’est ici un véritable défi que le musicien, aujourd’hui installé en Belgique, s’est lancé à lui-même pour créer son nouvel opus. De fait, Eiskeller tire son nom du 4e sous sol d’une ancienne glacière, située dans le quartier bruxellois de Saint-Gilles et autrefois reconvertie en salle de boxe. Un lieu en apparence inhospitalier que Rover a choisi comme atelier et qu’il a appris à apprivoiser petit à petit, tant sur le plan humain que matériel. Transformé au bout de six mois en studio d’enregistrement éphémère, il fut un véritable laboratoire sonore qui permit à l’artiste d’assumer toute la conception de l’album, en adoptant simultanément la casquette d’auteur-compositeur-interprète et celle d’ingénieur du son.

rover, eiskeller
Photo: Claude Gassian.

D’une manière générale, une grande partie des chansons d’Eiskeller semblent se situer dans une certaine continuité avec le précédent opus Afterglow. Dès le morceau d’ouverture « To This Tree », on retrouve ainsi ces atmosphères éthérées et planantes dont Rover a le secret, portées par des instrumentations élégantes. Oscillant entre tonalités majeures lumineuses et emprunts en mineur plus sombres, ces morceaux sont également marqués d’une mélancolie quasi romantique, qui séduit dès la première écoute. A cet égard, Rover affirme lui-même que pendant ces 2 mois et demi de résidence, la composition musicale fut pour lui son seul véritable refuge. Dans cet atelier coupé de la lumière du jour, elle lui permit ainsi de meubler sa solitude, d’introduire un peu de lumière et de chaleur face à la froideur de l’ancienne glacière. Une dimension solaire qu’il nous transmet notamment par sa voix reconnaissable et captivante. Dotée d’une étendue impressionnante, elle se déploie très souvent avec délicatesse, ou par moments de façon plus vibrante. Elle s’illustre aussi avec éloquence pendant ses envolées mélodiques, à travers des voix de tête envoûtantes et habilement maîtrisées.

A l’inverse de cette chaleur, d’autres morceaux plus expérimentaux semblent imprégnés de l’atelier où Eiskeller fut conçu, reflétant davantage son aspect glacial. Parmi elles, figure notamment sa chanson titre, enregistrée en pleine nuit par Rover sur son téléphone. Un instant de magie fugace, que l’artiste considère comme une pièce centrale dans la composition de cet opus, un moment « déclencheur et libérateur à plein d’endroits ». Il s’agit aussi du morceau le plus concis de l’ensemble et l’un des plus intimistes, construit autour de délicats arpèges en piano-voix. Dans un esprit similaire, c’est toute la réverbération de l’atelier qui résonne pendant « I Still Walk », créant une spatialisation sonore qui contribue à la dimension presque mystique du morceau.

rover, eiskeller
Photo: Claude Gassian

Tout en développant une orientation personnelle, la musique de Rover laisse percevoir certaines des influences qui ont pavé sa riche éducation musicale. Ainsi, l’esthétique de morceaux comme « Roger Moore » et « Wasted Love » se rapporte à celle des plus belles ballades pop et rock de la fin des années 60 et du début des années 70, structurées notamment autour de lentes rythmiques et parées des breaks percutants à la batterie. On y retrouve en outre l’inspiration inépuisable des Beatles, auxquels Rover voue une passion sans bornes depuis son enfance. Outre une parenté stylistique avec les Fab Four, on peut également déceler cette référence dans Eiskeller par la présence du mellotron. Cet instrument, l’un des ancêtres du synthétiseur, s’y retrouve dans plusieurs titres et sa sonorité de flûte pendant « From The Start » n’est pas sans rappeler les premières secondes du fameux « Strawberry Fields Forever ».

Par ailleurs, certains aspects du timbre et des inflexions de Rover semblent hérités de David Bowie, comme on peut l’entendre pendant le morceau « Burning Flag ». Mais mis à part la pop et le rock, Rover entretient également une réelle affinité avec certains grands compositeurs de la musique savante européenne. Une influence qu’on perçoit de façon furtive pendant le morceau « I Still Walk », construit autour d’un étonnant parcours harmonique constitué de de nombreuses modulations.

Par ailleurs, le processus créatif d’Eiskeller s’apparente presque à une démarche d’artisan et obéit à une forme de classicisme dans sa production. Rover y explore avec sensibilité les sonorités organiques de ses instruments, en particulier ses guitares acoustique et électrique, le mellotron et la batterie. De même, il a profité de l’enregistrement de cet album pour s’adonner au doubletracking : une technique de doublement de la voix popularisée entre autres par John Lennon et qui donne aux parties vocales de l’artiste une largeur supplémentaire. Son recours occasionnel à l’enregistreur 4 pistes de ses débuts témoigne également de la prédilection qu’il garde pour les sons analogiques.

Dans le même temps, Rover manifeste aussi un intérêt pour certaines techniques de production contemporaines. Ainsi pendant « Cold And Tired », on est assez surpris d’entendre la voix de Rover passée au filtre de l’auto-tune, le fameux logiciel de correction vocale très prisé dans les musiques populaires actuelles. Mais loin de dénaturer la vocalité du chanteur, il lui confère plutôt une expressivité et un relief supplémentaires, expérimentation qui le rapproche de pairs comme Jean-Louis Murat et Benjamin Biolay.

rover, eiskeller
Photo: Claude Gassian.

A travers Eiskeller, Rover nous offre un album intimiste et atypique dans sa conception, qui fait harmonieusement le lien avec ses prédécesseurs en même temps qu’il s’en démarque. Tout en y conservant la ligne esthétique qui le caractérisait jusqu’alors, l’auteur-compositeur-interprète est parvenu à l’enrichir avec une grâce protéiforme. Non sans insuffler à ces 13 chansons ce lyrisme classieux, qui fait une partie de son charme. Autant d’éléments qui devraient conférer à ce troisième opus une place à part dans la carrière de l’artiste, laquelle se poursuit visiblement sous les meilleurs auspices…

Sorti le 7 mai 2021 chez Cinq7/Wagram Music.

 

KOMOREBI – ICI

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Komorebi (Clara Perles & Claire Passard). Photo: Alexandre Mellak.

Il y a bientôt 4 ans naissait Komorebi, fruit de la créativité de ses deux membres fondateurs : Claire Passard et Clara Perles. Les deux autrices-compositrices-interprètes ont tout d’abord inauguré leur projet commun lors d’un concert le 1er juin 2017, sur la scène de la SMAc La Rodia de Besançon, après un an de résidence artistique. Une expérience qui les amène ensuite à présenter deux créations scéniques successives entre 2017 et 2020. Entre temps, elles ont aussi diffusé sur la toile plusieurs live sessions ainsi qu’une série de clips vidéos autour de leurs premières compositions. Aujourd’hui, les deux amies nous présentent leur premier EP ICI, sorti le 21 mai dernier sur le label In The City.

Les deux fondatrices de Komorebi désignent leur projet artistique sous le terme éloquent de « poésie électronique ». Celle-ci est portée par des textes dont la plupart sont créés par Claire Passard. Cette dernière y déploie une écriture à la portée symbolique prégnante, résultat de la multiplicité de ses influences littéraires et artistiques. S’y rencontrent ainsi des inspirations de tous horizons, notamment les écrivains Cécile Coulon et Christian Bobin, ou encore l’artiste Rupi Kaur et la performeuse Marina Abramovic. Le processus de création du duo tire aussi sa singularité par sa dimension conceptuelle, laquelle occupe une place centrale dans leur musique. Selon ses deux membres, c’est le nom même de Komorebi qui fut le point de départ de la création de leurs chansons. Ce terme japonais, intraduisible en français, désigne la lumière du soleil qui filtre à travers les feuillages des arbres. Un aspect lumineux que Claire et Clara s’attachent à mettre en mots et en musique, pour mieux refléter la beauté du monde qui nous entoure.

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Komorebi (Clara Perles & Claire Passard). Photo: Alexandre Mellak.

Dans ce premier opus, les deux musiciennes ont choisit de mettre en scène une succession d’expériences sensorielles qui se révèlent dans le corps d’ICI, le protagoniste qu’elles ont créé et qui donne son nom à l’EP. En l’occurence, ICI est une femme qui entreprend un véritable voyage intérieur, au cours duquel elle apprivoise des sentiments aussi différents les uns des autres, qui la transforment pour finalement l’amener vers la résilience. Ainsi, chaque chanson de cette œuvre est associée à un chapitre de son histoire, incarnant chacune des étapes que le personnage franchit sur son chemin vers la libération. Ces morceaux ont également été illustrés de leurs clips vidéos respectifs, dont seuls ceux de « Voorpret », « Nos yeux » et « La mue » ont pour l’instant été dévoilés sur leur chaîne YouTube.

Pour retraduire cette épopée intérieure, les musiciennes de Komorebi ont aussi élaboré une esthétique orientée vers les courants actuels de l’électro pop. Un ancrage stylistique qui leur permet de capter des sons organiques, afin de mieux faire ressentir la matière et les instruments. Dans cette optique, c’est Clara Perles qui manie les boîtes à rythmes et les synthétiseurs au sein du projet. Instrumentiste autodidacte, initiée au beatmaking et à la MAO par Miqi Holidey du collectif La Boocle, elle puise son inspiration chez des artistes tels que James Blake ou encore Flavien Berger. Par ailleurs, ICI a été co-réalisé par l’artiste Timsters, créateur du label Elephant And Castle qui a notamment travaillé avec le groupe Colorado et l’artiste Praa.

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Komorebi (Claire Passard & Clara Perles) au concert Lalalib de Dijon, le 30 août 2019. Photo: ArnooO Photography.

Parallèlement à cette teinte instrumentale électro, la musique de Komorebi brille par l’expressivité des voix de ses deux moitiés, dont les timbres se rejoignent en une belle complémentarité. La vocalité de Claire Passard, en particulier, évoque parfois le chant de Camille, qu’elle cite parmi ses inspirations musicales. Dans la première partie d’« Hara Xin », elle manie aussi les mots comme une matière sonore, avec un phrasé et des inflexions évoquant Christophe et d’Alain Bashung. On notera également le recours des musiciennes à des rythmiques parfois affirmées et aux accents souvent percutants, qui confèrent un aspect encore plus vibrant à leurs chansons. C’est notamment le cas dans « Taillwind », dont l’ambiance générale et les mélodies vocales du refrain peuvent rappeler certains morceaux du duo Ibeyi.

Dans son ensemble, la musique de Komorebi est très atmosphérique dans son approche et retranscrit des ambiances contrastées. En outre, elle délivre une intensité fluctuante et aux multiples contours, qui prend vie et croît petit à petit au fil des morceaux. Cette gradation se révèle ainsi dès le début de l’EP avec « Nos yeux », le premier chapitre de l’oeuvre, sous-titré « L’attraction ». Pour cause, le morceau est articulé autour d’une véritable force expressive qui grandit progressivement pour mieux nous emporter dans sa course. Dans un registre différent, « Voorpret » est marquée par un aspect plus vaporeux qui traduit davantage la lenteur et la torpeur : créée autour du « plaisir éprouvé avant d’éprouver le plaisir », elle évoque autant l’espoir de vaincre l’ennui qu’une des attentes les plus universelles, celle de voir chaque jour le soleil se lever enfin. Au fur et à mesure de cette gradation, on peut presque sentir la chaleur monter et voir la lumière émerger petit à petit, jusqu’à rayonner pleinement.

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Komorebi (Clara Perles & Claire Passard). Photo: Alexandre Mellak.

Avec ICI, Komorebi révèle un univers artistique transversal et éblouissant, par lequel le duo réalise une belle entrée sur la scène musicale française. Les cinq chansons de ce premier opus nous emmènent dans des atmosphères hypnotiques et fascinantes, au fil d’un voyage émotionnel à la fois dense, sensuel et palpitant. Une démarche véritablement réjouissante, par laquelle le duo mobilise nos sens avec une puissance esthétique indéniable, pour nous permettre d’atteindre un équilibre et une harmonie intérieure tant recherchées. Nul doute que l’écoute et la réécoute de cet EP y contribuera grandement…

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Pochette de l’EP « Ici » de Komorebi. Photo: Alexandre Mellak.

Sorti le 21 mai 2021 sur In The City/Wagram Music/Sony.

 

NOS AUTRES COUPS DE COEUR

LO RADZOUKA – SAHN MESCLAT

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Lo Radzouka (De gauche à droite: Mathieu Pignol, David Fauroux, Alban Sarron & Rémi Peyrache). Photo: Nicolas Savoye.

Originaire du Puy En Velay, Lo Radzouka est né en 2008 sous la forme d’un trio, créé par les multi-instrumentistes Mathieu Pignol, Rémi Peyrache et David Fauroux. Forts de trois albums publiés entre 2012 et 2018 ainsi que de 200 concerts donnés dans toute la France, le combo a développé un jazz acoustique singulier et affranchi des frontières, qui s’enrichit de leurs multiples influences puisées aux quatre coins du monde. Entre temps, il s’est aussi mué en quartette suite à l’intégration d’Alban Sarron, trompettiste qui les accompagne depuis leur deuxième opus Arak (2015).

Aujourd’hui, le groupe nous présente son dernier opus Sahn-Mesclat (« Sang mêlé » en occitan), sorti le 21 mai 2021 chez LabelDiff35. Un album entièrement instrumental, vivant et au titre évocateur, qui marque une nouvelle étape dans leur développement en même temps qu’il réaffirme leurs fondamentaux artistiques. Le 2 avril dernier, le quartette dévoilait un premier extrait de cet album, en publiant une session acoustique de « Al Raqs Majnun ». Les musiciens y associent avec brio leur ancrage stylistique dans le jazz manouche avec des éléments instrumentaux empruntés aux répertoires arabo-andalous. Le tout avec une passion et une énergie des plus revigorantes…

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Pochette de l’album « Sahn Mesclat » de Lo Radzouka. Visuel: Nicolas Savoye.

Sorti le 21 mai 2021 chez LabelDiff43/InOuïe Distribution.

 

NITEROY – DIA DE CHUVA

niteroy, dia de chuva
Photo: Lucas Martin

Niteroy, c’est le pseudonyme que s’est choisi Tiago Ribeiro, il y a trois ans. Connu jusqu’alors comme guitariste au sein du groupe Born Idiot, le jeune musicien rennais s’est associé avec Guilherm Frénod, le batteur de la formation, pour se lancer dans un projet plus personnel. Ensemble, ils ont élaboré une poignée de titres dans lesquels l’artiste célèbre en musique ses racines familiales brésiliennes. Dans cette optique, il développe alors un style hybride associant samba et bossa nova avec des accents pop et funk, inspiré par des artistes emblématiques tels que Tim Maïa ou encore par Rodrigo Amarante. Une synthèse dans laquelle se reflète une saudade aux visages multiples, une mélancolie douce qui a autant trait à ses passions amoureuses éphémères qu’à la nostalgie procurée par ses souvenirs d’enfance dans son pays d’origine.

Ces 5 compositions prennent aujourd’hui place dans son premier EP Dia De Chuva, dont la sortie est prévue le 28 mai prochain chez Yotanka Records. Nous vous partageons ici le clip de « Para De Pensar » (en portugais « Arrête de penser»), extrait de cet opus. Un morceau à l’ambiance doucement rêveuse, dans lequel la voix de Niteroy se mêle subtilement à un groove lent, dans une esthétique proche de groupes comme Parcels et L’Impératrice.

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Pochette de l’EP « Dia De Chuva » de Niteroy. Visuel: Audrey Bertoia.

Sortie : le 28 mai 2021 chez Yotanka Records.

Certains des morceaux présentés dans cette sélection sont à retrouver dans la playlist d’Unidivers:

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Deezer

Journaliste musical à Unidivers, Pierre Kergus est titulaire d'un master en Arts spécialité musicologie/recherche. Il est aussi un musicien amateur ouvert à de nombreux styles.

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