SI L’ON NOUS VOYAIT. IL FAUT BIEN QUE JEUNESSE SE FÊTE !

Jeune photographe, Martin Bertrand publiait en mai 2019 Si l’on nous voyait, une collection de clichés immortalisant l’éphémère euphorie des nuits agitées de la jeunesse bretonne. Centrées sur un groupe d’amis amateurs, comme tant d’autres, de débordements festifs, les photos réunies dans ce livre et mises en page par Martin Lebettre composent le récit d’un double apprentissage : la découverte de soi dans les autres, et celle du métier de photographe.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
Martin Bertrand

UNIDIVERS — Comment en êtes-vous venu à vous professionnaliser dans la photographie ?

MARTIN BERTRAND — Je fais de la photo depuis l’adolescence. Après le baccalauréat, je me suis naturellement dirigé vers une formation de photographe, sans pour autant avoir une idée très précise du métier. J’étais attiré à la fois par le côté création, être artiste, et par le côté presse, je voulais faire du reportage.

Après une première année à l’école de photographie, je suis parti aux Philippines pour un projet de reportage financé par le Fonds Rennais d’Initiatives Jeunes (FRIJ). J’ai travaillé sur le volcan le plus actif des Philippines, le mont Mayon, et sur les populations vivant autour qui sont régulièrement évacuées. Le projet a bien fonctionné, il a donné lieu à quelques expositions et m’a fait gagner un prix (N.D.L.R : Prix François Chalais du jeune reporter de l’année, catégorie photo, pour Mont Mayon, l’homme face à un géant de la nature). J’ai pu ainsi mettre un pied dans la presse. À partir de là tout s’est enchaîné. J’ai trouvé une agence pour me représenter, le studio Hans Lucas, chez qui je suis entré à mes 19 ans, j’ai eu des premiers clients, etc.

Martin Bertrand
MONT MAYON, L’HOMME FACE À UN GÉANT DE LA NATURE © Martin Bertrand

UNIDIVERS — Depuis, vous avez enrichi votre production par de nombreux reportages à l’international, sont-ils réunis par une réflexion commune ?

MARTIN BERTRAND — Dans mon travail, j’ai développé deux grandes thématiques, liées au XXIe siècle et aux chamboulements qu’il engendre : d’une part, la jeunesse et, d’autre part, les enjeux géo-environnementaux abordés avec un prisme sociétal.

Après ma deuxième année d’études, une nouvelle bourse du FRIJ ainsi que la bourse Jeunes à Travers le Monde (JTM) m’ont permis de financer un voyage à Cuba, où j’ai fait plusieurs reportages. L’un d’entre eux portait sur la pratique du skateboard à Cuba (CUBA SKATE). Cela faisait écho à mes débuts de photographe, au skatepark avec des amis. Le skateboard est devenu une porte d’entrée pour parler de la jeunesse d’un pays. J’ai aussi travaillé sur l’agriculture biologique à Cuba (Cuba : la vallée de l’agriculture traditionnelle et biologique).

En faisant de l’actu, je me suis rendu à l’Oasis Kerlanic en Bretagne, une communauté autonome dans laquelle j’ai vécu deux semaines pour un reportage qui a été exposé au Louvre fin 2018 (Oasis Kerlanic, une communauté autonome en Bretagne), et dont je prépare actuellement une suite. Je suis aussi reparti en Asie pendant sept mois pour un projet sur les enjeux géo-environnementaux du Mékong (Les Visages du Mékong), ainsi qu’un reportage sur le skateboard à Hô Chi Minh-Ville (Les Jeunes Skateurs de Hô Chi Minh-Ville), publié dans le Washington Post. Depuis je travaille sur de nouveaux projets et j’essaie de valoriser les précédents.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND

UNIDIVERS — Un des travaux que vous cherchez à valoriser actuellement est Si l’on nous voyait. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce projet photographique jusqu’à la décision d’en faire un livre ?

MARTIN BERTRAND — Si l’on nous voyait est un projet annexe au reste de mon parcours. Il s’est fait de façon transversale, pendant plusieurs années. Je l’ai commencé pendant ma première année d’études. Je découvrais la photo, j’avais envie d’en faire tout le temps. Je découvrais aussi l’argentique.

Dans un vide-grenier, j’ai trouvé un vieil appareil photo, un jouet complètement farfelu, qui a rendu l’âme depuis. J’ai commencé à faire des photos avec. Pourquoi ces photos ? Parce que c’est ma vie à l’époque.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
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© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

À l’école, j’ai cours les trois premiers jours de la semaine, ce qui me laisse le temps de devenir un spécimen assez festif, tout en voulant faire des photos. Je fais des images parce que j’ai envie d’en faire, des images de ma vie, comme un journal de bord, sans vraiment y réfléchir.

Au bout d’un moment, j’ai développé les pellicules et fait quelques tirages. L’appareil donne des choses intéressantes, et en même temps, comme le projet est très immersif, très intimiste aussi, il parle aux gens autour de moi. Mon mentor de l’époque m’a aidé à mettre du sens dans ce projet en parlant de portrait de ma génération. C’est une idée ambitieuse que je ne pense pas non plus avoir réalisé, même maintenant que le livre est sorti, mais elle m’a permis de commencer à penser ce projet comme un travail de documentation sur le long terme, qui prendra du sens et de la force avec le temps. Je crois que le livre et les photos qui sont dedans se bonifieront avec le temps parce qu’ils marqueront une époque révolue.

Le sens de l’information compte fortement pour lui, mais aussi l’esthétique et la composition de ses photographies. Découvrir des photographies prises à l’arraché, des tirages figeant d’importants flous et chercher en vain la netteté… Cette série propose des situations dans lesquelles Martin prend des risques avec la lumière ou encore saisit à la volée des instants rares d’une jeunesse qui se cherche et s’éprouve.

préface, Wilfrid Esteve

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

Quand l’appareil argentique rend l’âme, j’arrête un peu le projet. Et finalement, je recommence. Parce que je continue de sortir avec mes amis et qu’il se passe des scènes folles que je tiens à photographier. C’est ce que je me suis dit le jour où, à Dinan, ma ville natale, on est sortis de bar de nuit un peu attaqués pour tomber sur un chantier où il y avait deux grues immenses, et qu’on est tous montés sur les grues. Là, j’ai fait des photos au flash avec mon téléphone, qui ne valent rien, elles sont complètement illisibles. Mais c’est là que je me suis dit « tu peux pas arrêter de photographier, c’est fou ce qu’il se passe ! ».

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

J’ai donc repris le projet avec mon téléphone. Je me suis aussi penché sur les vieux négatifs que j’ai scannés et traités, et j’ai sorti une première série avec ces photos, via Hans Lucas et mes plateformes de diffusion. Ça a parlé, ça a plu, ça a surpris, ça n’avait rien à voir avec ce que je faisais auparavant, et j’ai continué en sortant plusieurs séries. Je sentais que je construisais quelque chose, et petit à petit j’ai pensé qu’inévitablement je finirai par en faire un livre dans la mesure où c’est la meilleure façon de valoriser un corpus de travail sur le long terme.

UNIDIVERS — Si l’on nous voyait est cosigné par le graphiste Martin Lebettre, quel a été son travail sur l’ouvrage ?

MARTIN BERTRAND — Martin Lebettre est un ami, et un personnage du livre d’ailleurs, celui qu’on voit assoupi sur des bottes de paille sur une photo. Après s’être décidés à éditer le livre ensemble, on a commencé à préparer la maquette en demandant des avis extérieurs. Il y avait beaucoup de photos en désordre, et à les voir défiler sur le web, elles perdent du sens. Le travail de graphisme a consisté à les mettre en forme sur du papier pour leur donner un sens de lecture et rendre l’histoire lisible. Finalement, le bouquin est sorti, c’est un bel aboutissement, les retours sont super bons.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

UNIDIVERS — Question d’ordre personnel, qu’en ont pensé vos parents ?

MARTIN BERTRAND — Quand j’ai commencé à sortir les premières séries, ma mère m’a dit « c’est quoi cette débauche ? », mais sans plus. Mon père pensait que ça n’intéresserait personne. Ils sont très surpris que ça puisse finalement faire un livre qui ne plaise pas qu’aux jeunes qui se saoulent, mais à des chercheurs, des enseignants, des photographes, des artistes. J’ai d’autres projets qui, selon eux, auraient été plus porteurs, mais ce sont surtout des séries, des ébauches, alors que là, il y a un corpus sur le long terme, avec un vrai projet qui justifie l’idée du livre.

UNIDIVERS — En quoi la fête vous est-elle apparue comme un bon sujet ?

MARTIN BERTRAND — C’est un projet qui a pu être méprisé par certains comme étant juste des photos de jeunes qui se saoulent. Mais je ne l’ai jamais pensé comme ça. Pour moi, c’est une histoire de vie qui peut rappeler des souvenirs à bien des gens. J’ai remarqué, à travers le regard des autres, que Si l’on nous voyait est à peu près dépourvu de marqueurs de temps (hormis parfois les téléphones) ou d’espace. Les moments que j’ai photographiés pourraient se passer n’importe où en France, voire en Europe ou en Occident, et à n’importe quelle époque. Finalement, on aurait tendance à penser qu’on est davantage sur une tranche de vie que sur le portrait d’une génération précise.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

UNIDIVERS — Le titre de l’ouvrage, Si l’on nous voyait, porte-t-il une forme de revendication ?

MARTIN BERTRAND — Là aussi ça fait partie des choses qui sont venues comme ça et qui ont pris du sens ensuite.

Je montre quelque chose qu’on ne voit pas d’habitude et dont je fais partie

Il y a quelque chose de l’ordre de l’orgueil de dire qu’on aimerait être vus, alors qu’on ne nous voit pas, qu’on ne nous reconnaît pas. C’est l’idée d’une immersion qui donne à voir, à comprendre.

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand
SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

La photographie est censée faire apparaître le réal. Ici c’est parfois l’inverse, ses images brutes sont parfois illisibles. Peut-être est-ce révélateur du sujet, d’une jeunesse bretonne qui cherche à faire disparaître le cadre de la famille, de la société pour à son tour créer le sien.

préface, Wilfrid Esteve

SI L'ON NOUS VOYAIT MARTIN BERTRAND
© Martin Bertrand

Comme une tentative de dÉfinir le mot libertÉ

préface, Wilfrid Esteve

L’ouvrage est au format 15×22 et compte 234 pages. Il est vendu au prix de 26,99 euros. Il est préfacé par Wilfrid Estève, directeur du Studio Hans Lucas.

Martin Bertrand, photographe

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Partenaires : Studio Hans Lucas – Le Vent Se Lève – De Beeldunie – Dahinden – Fotofever – Unidivers – Trax Magazine – Photo sans cible – La Tomate – Club de la Presse de Bretagne.

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