Dans La Serpe, une enquête minutieuse et toute personnelle, Philippe Jaenada rouvre le dossier d’un triple assassinat commis dans un château de Dordogne en 1941. Époustouflant. Prix Femina 2017.

PHILIPPE JAENADA LA SERPE

On sort de la lecture de La Serpe comme une crêpe (bretonne bien évidemment). Pendant la moitié de l’ouvrage, on cuit d’un côté. Brusquement le cuisinier (ou l’auteur) nous retourne et on cuit sur l’autre face. Au final on est à point, complètement saisi par un « roman » qui, comme un polar vous prend dès les premières pages pour ne pas vous lâcher avant les six cents dernières. Car comme au Cluedo, il faut retrouver un assassin en passant par le « petit salon », la « cuisine », ou le « grand salon ». Seulement à la différence du jeu de société, l’histoire à reconstituer est une histoire réelle qui s’est déroulée en octobre 1941 dans un château de Dordogne et qui a défrayé des décennies durant la chronique des faits divers. Trois commis dans une nuit où seul Henri Girard, fils et neveu de deux des victimes, était présent.

le château d’Escoire
Le Château d’Escoire

Philippe Jaenada reprend dans La Serpe un procédé inauguré en 2013 avec « Sulak », voleur séduisant, puis « La Petite Femelle » (2015) qui n’est autre que Pauline Dubuisson condamnée pour le meurtre de son amant : reconstituer des décennies plus tard des faits divers à l’aune d’une recherche pointilleuse, minutieuse, s’attachant à retrouver une vérité et surtout des personnages dans leur humanité.

Le challenge est ici immense : le procès a acquitté, semble-t-il à tort, et pour des raisons totalement injustifiées Henri Girard, qui, exilé, reviendra en France sous le pseudonyme de Georges Arnaud afin d’écrire… le « Salaire de la Peur ». Plus de soixante-dix ans se sont écoulés et plus aucun personnage n’est encore de ce monde. Des milliers de documents, de minutes de procès, sont entassés et accusent sans le moindre doute Henri Girard. À quoi bon rouvrir un dossier, traité et travaillé par des dizaines, de journalistes, de curieux, d ‘écrivains ? Peut-être parce que Jaenada connaît le petit-fils d’Henri et que ce dernier est persuadé de l’innocence de son grand-père. Peut-être.

Peut-être aussi parce que tout s’articule trop facilement, tout est à charge, ne laissant la place à aucun fantasme ou doute. Alors on s’apprête avec l’auteur à rentrer dans un long tunnel comme il l’appelle lui-même, un tunnel incroyable fait de mille annotations, de mille détails, coupés, recoupés, analysés, pesés. Un foulard et un porte-monnaie laissés un soir d’octobre portent-ils au petit matin des traces de rosée ? Y a-t-il un point d’eau dans le château ou a proximité ? À quelle heure tombe la nuit à l’heure de l’occupation allemande ?

Ce travail minutieux pourrait être pesant et ennuyeux, mais cela serait sans compter sur les multiples digressions, souvent humoristiques de Philippe Jaenada (digressions qu’il matérialise la plupart du temps par des parenthèses, à l’intérieur d’autres parenthèses (comme celles-là) souvent humoristiques – il faut dire que l’éloignement du temps permet de sourire d’événements pas du tout amusants). Au-delà des faits, ce sont des êtres que l’écrivain cherche avant tout à faire apparaître dans La Serpe ; des personnages qui sont bien différents de ceux présentés au procès. Tous sont plus complexes que leur image publique. La tante, probablement la seule véritable victime envisagée, est une châtelaine certainement rude mais qui a le souci d’aider et de récompenser une employée à son service depuis de nombreuses années. Henri, personnage central de l’ouvrage est visiblement un drôle de type, pas sympathique, odieux même mais aussi généreux, sensible, aimant (vous savez au début : la crêpe que l’on retourne). On suit l’inspecteur Jaenada – Colombo dans sa voiture, on se promène dans les rues de Périgueux, on rentre dans des bars et on boit quelques whiskys (pas trop quand même), on fait la connaissance d’Ernest son fils (sympa le fils, comme un fils quoi). On est affligés de la médiocrité et de la mauvaise foi des investigations menées (on est au temps du recensement des toiles d’araignées pas des traces d’ADN).

Henri Girard dit Georges Arnaud
Henri Girard dit Georges Arnaud (1917-1987), ici en 1951

Au bout de la balade en forme de serpe, le ton devient plus sérieux et grave : en se rendant sur les lieux, dans des pièces qui ont connu l’horreur, on perd tout à coup cette distanciation que le temps a créé. On est proches des immenses flaques de sang effacées. On distingue des silhouettes enfouies sous la terre depuis plusieurs décennies. On s’approche des êtres et de leur âme. Peut-être a-t-on accroché une certaine vérité ? En tout cas on est à la fin d’un long tunnel et on découvre la lumière, celle du matin celle qui fait du bien. Où la rosée a remplacé le sang. Et la probable vérité une vaste mascarade destructrice.

Roman La Serpe Philippe Jaenada, Éditions Julliard, 17 août 2017, 648 pages, 23€. Prix Femina 2017.

Rencontres avec Philippe Jaenada (2017) :

 

8 novembre : Librairie Les Cyclades, à Saint-Cloud.

10 au 12 novembre : Foire du Livre de Brive.

15 novembre : Librairie Charybde (75012).

17 novembre : Librairie Arcanes, à Châteauroux.

22 novembre : Librairie Le Cadran Lunaire, à Mâcon.

24 novembre : Bibliothèque de Saint-Omer (62500).

25 et 26 novembre : Salon de Colmar.

30 novembre : Librairie Mollat, à Bordeaux.

PHILIPPE JAENADA
PHILIPPE JAENADA

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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