Elle est enfermée dans une chambre. Son mari, médecin, juge que c’est le mieux pour elle. Pour qu’elle aille mieux. Bienvenu dans l’univers de la séquestrée de Charlotte Perkins Gilman.

L’époux vient voir l’épouse de temps à autre. La plupart du temps elle reste seule. Seule avec ses pensées qui dérivent. Seule face au papier peint jaune de la chambre. Un papier qui devient pour elle presque vivant, à qui elle parle et qui lui répond. Est-elle folle ? Ou bien seulement en dépression, à la suite de la naissance de son enfant dont d’ailleurs elle ne s’occupe pas du tout ?

Pour son mari, c’est un cas d’hystérie typiquement féminine (à noter que le roman se déroule dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle). Il faudrait juste que son épouse cesse de s’écouter. Et surtout de perdre son temps – et sa raison – à peindre ou à écrire des inepties sur ses sentiments. Il est persuadé que la séquestration imposée lui redonnera l’envie de sortir et de vivre comme tout le monde. Autrement dit, de devenir une bonne épouse, soumise et diligente, sans pensées opportunes et sans avis personnel. Une femme saine qui attelle à ses tâches d’épouse, de mère et de maîtresse de maison. Car enfin, soyons raisonnables, que sont donc ces idioties, ces envies d’écriture, de littérature ! Où va le monde si les femmes se mettent à penser et se targuent d’y arriver ?

Mais la jeune femme est obnubilée par le papier peint de la chambre dont elle ne peut sortir. Elle y lit des messages ; c’est bien une vraie folie qui la guette. Alors qu’elle aurait pu sans doute épancher ses angoisses sur un cahier ou au travers d’une toile, elle reste prostrée à fixer les motifs. Le papier devient un monstre qui la dévore, s’empare de son esprit et de ce qui lui reste de raison. Il agit comme un miroir et renvoie à cette femme sa propre image, mais, bien sûr, déformée. Une image d’une femme qui tente de fuir alors qu’elle-même est parfaitement soumise et se raisonne en se répétant que son mari sait ce qui est bien pour elle, qu’il agit pour son bien. Une femme dont elle ne sait bientôt plus si elle est réelle ou inventée…

La séquestrée de Charlotte Perkins Gilman est un petit livre qui se lit d’une traite, mais restera longtemps dans la mémoire du lecteur. Derrière cette histoire dans laquelle il ne se passe quasiment rien, si ce n’est le dénouement, se donne à voir la condition des femmes d’une époque. La vie que nombre d’entre elles ont dû endurer, soumises à leur père puis à leur mari – quantité négligeable sans esprit, voire sans âme. Pauvres choses hystériques qu’il faut calmer et soigner malgré elles. Un roman d’autant plus poignant qu’il est en partie autobiographique, comme on l’apprend dans la passionnante postface de Diane de Margerie. Un livre testamentaire pour le féminisme.

La séquestrée, Charlotte Perkins Gilman, Phébus Libretto (20 mars 2008), 112 p., 6,70€

 

Extrait de la postface :

« Dans beaucoup de ces névroses, c’est de papier et d’écriture qu’il s’agit, et nul doute que l’obsession d’un papier jaune et malodorant qui envahit la séquestrée du récit lui eût été évitée si on héroïne avait pu noircir d’encre un cahier avec ses propres pensées. Ce modeste papier peint aux yeux révulsés, aux grotesques guirlandes, incarne l’horreur qui prend la place de ce qui aurait dû exister : la guérison par l’écriture, la thérapie par la création. Que l’odeur du papier envahisse toute la pièce et même les cheveux de la femme indique que c’est toute la société qui est malade, pourrie, dans sa distinction forcée des rôles attribués à chacun des sexes, seule une moitié de l’univers étant destinée à des activités mentalement créatrices tandis que l’autre, prisonnière de tout ce que le temps efface (laver, repasser, récurer, cuisine, élever des enfants bientôt anxieux de s’en aller), est condamnée à « ramper ». Car si la folie de la femme prend cette forme (raser le sol, se cacher) c’est qu’on ne lui permet guère de s’élever ou de transcender le matériel et le quotidien. »

 

Un commentaire

  1. Dans le chapitre intitulé La tradition fantastique en Amérique de son essai Épouvante et surnaturel en littérature, rédigé dans les années 1930 mais publié à titre posthume, H. P. Lovecraft décrit ainsi The yellow wall paper : « Charlotte Perkins Gilman a réalisé avec The yellow wall paper une œuvre sûre en analysant subtilement la folie qui envahissait une femme habitant une chambre tapissée d’un affreux papier jaune, dans laquelle jadis fut enfermée une folle. » Traduction de Jacques Bergier et François Truchaud. Souvent dans son essai, lorsqu’il évoque des oeuvres de fiction, Lovecraft se base plus sur son souvenir, son ressenti que sur les textes eux-mêmes. En résumant l’histoire à sa façon, Lovecraft en propose finalement une interprétation surnaturelle.
    « Charlotte Perkins Gilman, in The yellow wall paper, rises to a classic level in subtly delineating the madness which crawls over a woman dwelling in the hideously papered room where a mad woman was once confined.»

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