Mouvement d’art décoratif breton d’inspiration moderne, les Seiz Breur (ou Sept Frères) investirent le paysage artistique de Bretagne de 1923 à 1947. Après avoir été oubliés pendant plus de trente ans, les prolifiques artistes bretons proches de la mouvance autonomiste font l’objet d’un regain d’intérêt depuis les années 1980. Pascal Aumasson leur consacre un beau livre documenté intitulé Seiz breur, pour un art moderne en Bretagne.

ar seiz breur sept frères

À l’instar des sept saints d’un conte gallo recueilli par Jeanne Malivel, artiste bretonne du début du XXe siècle et membre du mouvement Ar Seiz Breur, les « Sept Frères » du mouvement des arts décoratifs bretons ont eu comme ambition de transformer la Bretagne en un « pays moderne » (Pascal Aumasson). Il s’agissait pour ces artistes de magnifier le quotidien à travers des compositions artistiques novatrices pour l’époque en prenant appui sur le mobilier ancien.

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Meubles, textiles, céramiques, peintures, gravures…les techniques artistiques sollicitées par les Seiz Breur ont été diverses et les supports variés. Cette volonté esthétique ne va pas sans rappeler le mouvement des Arts déco développé à la même époque en France ou le Bauhaus en Allemagne. L’exposition des arts décoratifs et industriels de 1925 à Paris à laquelle les Seiz Breur participeront sera à ce titre une grande source d’inspiration pour le groupe d’artistes. Pour autant, le mouvement Ar Seiz Breur met bien en exergue des singularités et un style qui lui est propre.

À l’occasion de cette exposition, les sept Bretons réalisent « l’Osté », composition qui s’apparente aux maisons traditionnelles du pays Gallo (Haute-Bretagne). L’objectif des Seiz Breur est de reconstituer un intérieur de campagne et cela est très réussi. La presse s’enthousiasme et le jury aussi : les artistes bretons vont obtenir les félicitations du jury et remporter la médaille d’or pour l’ensemble de leur création. Jeanne Malivel reçoit spécifiquement un diplôme d’honneur pour ses céramiques décorées. Les Bretons seront également à l’Exposition universelle de 1937 où ils présenteront une salle commune des fermes traditionnelles bretonnes aux meubles robustes. À l’occasion, René-Yves Creston concevra une mappemonde d’un diamètre de 1 mètre 60, d’une hauteur de 3 mètres qui lui aura demandé cinq mois de travail et un four spécial.

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Le mouvement des arts décoratifs breton se fonde autour de plusieurs grands principes. La « bretonnerie » et ses décors surchargés sont rejetés et taxés de « salles à manger pour millionnaires célibataires » (Aumasson). À la recherche de formes davantage épurées, s’ajoute la volonté de reconnaître les richesses du passé. Georges Robin, un des fondateurs du mouvement expliquait : « étudier le passé n’est nullement revenir en arrière, nullement être « réactionnaire », comme beaucoup le croient, et ce n’est pas non plus contraire à l’esprit moderne ». Il ajoutait que la décoration ne peut être uniquement composée de formes géométriques ; elle doit également mettre en lumière la faune, la flore et même des personnages. Concilier l’ancien et le moderne, tel est le précepte du groupe d’artistes. Leur art se veut également en opposition à l’émulation artistique qui a lieu à Paris. Populaire et celtique, le mouvement des Seiz Breur s’inscrit dans la lignée de l’art gallois et irlandais et les premiers Seiz Breur s’intéressent à la représentation du sacré. René-Yves Creston, président du Seiz Breur, s’impressionne aussi en 1929 de l’art slave et de ses « sujets empruntés au folklore national et traduits avec des moyens et une technique si purement raciale » (Aumasson).

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Notre esprit est de constituer un ensemble bien en harmonie dans toutes les branches et qui soit : premièrement breton, deuxièmement moderne, troisièmement populaire (Jeanne Malivel)

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L’alliance de l’ancien et du moderne se retrouve dans les créations textiles de Jeanne Malivel, Suzanne Candré-Creston et Georges Robin ainsi que dans les techniques utilisées. Le mouvement veut « adapter les techniques d’autrefois à la vie d’aujourd’hui ». Cette volonté va s’accompagner de l’ouverture de l’atelier Nadoziou qui permet aux filles de Bretagne (Merch’ed Breiz) de renouer avec l’activité textile/l’aiguille qu’elles manient avec talent. Le châle va devenir un vêtement moderne. Étant également pratique, une clientèle urbaine sera vite à son affût et passera déjà commande à distance.

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L’attrait pour le mobilier des « Sept Frères » ne sera pas tout de suite significatif. En effet, si dans les années vingt, les fermes bretonnes désirent renouveler leur mobilier, les foyers bretons se rendent davantage dans les grands magasins que chez les artisans locaux. Le menuisier Joseph Savina rejoint bientôt le mouvement, en 1929 et prône la création de meubles « qui incarnent une identité » (Aumasson). Il collaborera ensuite avec Le Corbusier, célèbre architecte et urbaniste français qui contribua à plusieurs publications d’extrême-droite fascistes et antisémites entre 1920 et 1944.

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Particulièrement représentatif de l’art des Seiz Breur, les dents de scie et les spirales qu’ils modernisent ornent les meubles et arts graphiques du mouvement. Les artistes bretons vont travailler les signes graphiques celtiques tels que les triskels ou les hermines afin de faire évoluer leur visuel et leur donner une image plus moderne. Leur façon de procéder s’inspire bien de la typographie Art déco. Les « expressions non figuratives » utilisées par Suzanne Candré-Creston sur ses tissus et faïences quant à elles font penser aux œuvres de Kandinsky, un des fondateurs de l’art abstrait qui prend naissance au début du XXe siècle également.

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Les Seiz Breur développent une conscience identitaire qui les rapproche de l’Emsav, mouvement breton qui rassemble « les groupes politiques, confessionnels ou culturels soucieux du redressement de la Bretagne » (Aumasson). Selon l’auteur, cette conscience a parfois été pointée par certains comme l’illustration d’une affinité avec la mouvance nationaliste ou séparatiste. René-Yves Creston et Pierre Péron créeront, par exemple, des bagues, bracelets ou coupe-papier avec des slogans nationalistes. Les Seiz Breur mettront leur typographie au service de publications militantes. L’emblème solaire, « motif giratoire composé de quatre branches coudées ou courbées » (Aumasson) utilisé par les artistes bretons sera ainsi repris par le parti autonomiste breton en 1925.

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La création artistique n’est jamais politiquement neutre ni indifférente aux intérêts de classe, là où une culture se sent dominée (Michel Denis, historien)

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Pendant la Seconde Guerre mondiale, le mouvement des Sept frères prend un nouveau tournant. Désormais l’artisanat est encouragé par le gouvernement de Vichy. À la foire de Rennes a lieu, du 27 avril au 3 mai 1942, une exposition sous la houlette du gouvernement en place. « Commerce, promotion et investigation ethnographiques » animeront cette exposition. De 1940 et 1944, le secrétaire de l’abbé Perrot de Pont-L’Abbé, Herri Caouissin, adhère au Seiz Breur et réalise de nombreuses bandes dessinées bretonnes dont la visée est clairement partisane. Objectif : « créer pour répondre au désir du maréchal Pétain de renforcer la France dans l’épanouissement des provinces » (Aumasson). Cependant l’auteur indique que : « en tant qu’organisation, la fraternité n’est mêlée ni à des alliances avec l’autorité allemande ni à des accords politiques avec le gouvernement de Vichy. Les enrôlements chez l’Occupant sont individuels et n’engagent pas directement le mouvement Seiz Breur ». Parmi les Seiz Breur, certains ont résisté à l’occupant et seront emprisonnés et/ou internés comme ce fut le cas pour Pierre Péron.

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Lorsque Xavier de Langlais succède à René-Yves Creston à la présidence des Seiz Breur, la transparence au sein du mouvement devient le maître-mot. Néanmoins, le comportement de treize des Seiz Breur pendant la guerre désole une partie des artistes du mouvement qui vont s’absenter des assemblées. Dans ce contexte, les avancées se font d’autant plus difficiles que la création artisanale se réalise désormais davantage au sein de la Société des Artistes décorateurs et de l’Union des Artistes modernes. Le mouvement des Seiz Breur va s’essouffler après presque vingt-cinq ans de créations artistiques innovantes et abondantes.

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Pascal Aumasson Seiz breur, pour un art moderne en Bretagne 1923 1947, Éditions Locus Solus, décembre 2017, 192 pages couleur, 25€

René-Yves Creston
René-Yves Creston, dessin de Michel Heffe tiré de Bretagne en tête à tête

 

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