Couronnée du Prix Femina pour Rosie Carpe en 2001 et du Prix Goncourt pour Trois femmes puissantes en 2009, Marie Ndiaye ajoute à son menu un nouveau portrait de femme puissante, celui d’une grande cuisinière, la Cheffe.

 

marie ndiaye la cheffeToute entière dévouée à son art, taiseuse et solitaire, La Cheffe, nous ne connaîtrons son nom qu’à la fin du roman, ne peut nous parler d’elle. Marie Ndiaye donne alors la parole à un de ses apprentis, un homme beaucoup plus jeune, amoureux fou de sa patronne.
C’est depuis sa maison de retraite, attendant sa mystérieuse fille, qu’il nous confie, avec les yeux de l’amour, la vie de la Cheffe depuis son enfance. Celle qu’elle lui a racontée lors de leurs nuits de travail dans la cuisine de son restaurant, donnant ainsi une vision plus humaine et douce d’une femme, qui sous des traits austères avec ce chignon si serré qu’il semblait torturer ses cheveux, s’est laissée détruire par sa propre fille.

Née dans les années 50 au sein d’une famille pauvre et nombreuse, la Cheffe découvre la cuisine chez une famille bourgeoise de Marmande, les Clapeau où elle est engagée dès ses seize ans. Alors qu’elle invente en rêve des manières de sublimer avec simplicité les plats trop lourds de la cuisinière des Clapeau, la chance lui est donnée de composer elle-même les repas de ses patrons gourmands lors de vacances dans Les Landes. Ce qu’elle considère comme une grâce lui permet d’exercer son art sacré.

Elle voulait que ce soit spirituel, elle voulait que le mangeur entre dans un état de contemplation sereine et modeste, elle voudrait qu’il s’adresse ensuite à elle, s’il le désirait ( mais elle préférait qu’il ne le désire pas), comme à l’officiante d’une cérémonie à la fois très simple dans sa présentation et sophistiquée dans son élaboration, et elle, la Cheffe, la célébrante, pouvait alors être complimentée pour avoir organisé au mieux les multiples étapes de l’office, elle pouvait être remerciée, louangée pour l’intelligence de sa pratique.

suprise party rennesDès cette époque, elle sait déjà choisir les meilleurs produits et elle crée ses meilleures recettes. Durant toute sa carrière, sa quête ultime sera d’épurer ces compositions initiales sophistiquées pour ne garder que la simplicité de la matière première à l’image de sa simple tarte aux pêches et à la verveine. Ainsi, ayant eu la vision idéale et simple d’une tarte aux pêches, d’une nuance ambrée appuyée par quelque chose qu’elle imagina pouvoir être de la verveine, et tout juste dorée, de manière mate et sobre, par un soupçon de sucre caramélisé ( la cuisinière de Marmande badigeonnait toujours les tartes d’un épais sirop de sucre et de confiture d’abricots, les tartes arrivaient sur la table, brillantes, lustrées, glacées comme des ornements de pierre tombale, les Clapeau s’exclamaient: Comme c’est beau ! Il ne faudrait pas y toucher ! et la Cheffe, se rappelant cela, songeait sans inquiétude que les Clapeau préfèreraient peut-être ne pas toucher à sa tarte tant ils la trouveraient disgracieuse, rébarbative, elle y songeait sans inquiétude, avec un rien de déception anticipée, elle détestait le gaspillage et savait qu’elle-même ne s’approcherait de son dessert que pour l’éprouver), elle fut satisfaite de constater, la tarte sortie du four, qu’il n’y avait aucune dissemblance entre l’objet et l’évocation prémonitoire qu’elle en avait eue, si bien qu’elle oublia celle-ci et put donner à sa tarte réelle le statut de point de repère idéal pour toutes les tartes qu’elle devrait faire à l’avenir.

marché à mangerC’est à Marmande que naquit sa fille, on ne sait trop qui fut le père. À l’issue d’une longue période d’apathie, en humant la bonne odeur d’un pâté, elle décide de reprendre la cuisine. Elle confie son enfant à ses parents, cette décision marquera à jamais les relations de la mère et de la fille. Le sentiment de culpabilité de la Cheffe lui fera accepter les moindres caprices d’une fille exigeante et peu reconnaissante. Elle se fait embaucher par un restaurateur bordelais puis décide de créer son propre restaurant à Bordeaux, La Bonne Heure, en avril 1973.
La bonne heure devient vite le restaurant des gens importants de Bordeaux, au grand regret de la Cheffe qui avait voulu donner à ce lieu la simplicité , la félicité heureuse qui caractérisaient ses parents.
C’est dans une enivrante solitude qu’elle crée, ne se concentrant que sur le résultat final, oubliant toute vie personnelle
La nouvelle de sa première étoile au Guide fut vécue comme un malheur, une preuve de compromission. La fille fait alors son retour et souhaite s’occuper de la notoriété du restaurant. Elle refait la décoration de l’endroit en détruisant l’âme du lieu, change le nom des plats, cassant la pureté du langage pour en faire de la mauvaise littérature. Ce que l’apprenti avait pressenti comme un malheur devient inévitable.

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Marie Ndiaye

En laissant la parole à un employé, certes amoureux et partial, Marie Ndiaye donne de la profondeur et de l’humanité à son personnage principal. S’effaçant complètement devant son art, la Cheffe, fuyant les éloges et la lumière, n’aurait su se faire aimer des lecteurs. Celui qui sera à jamais l’amoureux transi sans espoir de retour puisque la Cheffe donne toute sa vie à son art, même s’il ne confie qu’une partie de la réalité, la sienne, donne de la lumière à cette femme intransigeante, perdue dans sa quête personnelle. Ces propos sont emplis de passion pour la Cheffe ou de rage contre tous ceux qui la critiquent. Cette verve et le dévoilement progressif de sa vie et de celle de la Cheffe accrochent l’intérêt du lecteur.

Si Marie Ndiaye dit écrire pour être autre chose qu’elle-même, on reconnaît ici quelques traits de son caractère. La romancière qui déteste les compliments a cette rigueur nécessaire à la conduite d’un art qui, comme la cuisine, peut tomber dans la facilité si l’auteur ne se contraint pas à maîtriser parfaitement son langage.
Même si l’auteur, en donnant la parole à l’apprenti, tente d’épurer son style, ses longues phrases sinueuses pourront désarçonner quelques lecteurs. Il serait pourtant dommage de renoncer à ce roman qui a le goût de la grande littérature.

 

Marie Ndiaye La cheffe, roman d’une cuisinière, roman paru aux Éditions Gallimard le 3 octobre 2016 dans la Collection Blanche, 288 pages, Prix : 17,90 euros

 

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Marie Ndiaye est née à Pithiviers en 1967. Elle a publié son premier roman à 18 ans, a reçu le Prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe et le Prix Goncourt pour Trois femmes puissantes en 2009.
Avec La cheffe Marie Ndiaye révèle l’exigence de l’art culinaire was last modified: décembre 23rd, 2016 by Marie-Anne Sburlino

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