Le nouveau roman de l’écrivain américain Jonathan Dee, sorti à l’automne 2017 aux USA, et rapidement publié en France en janvier dernier, fait le portrait des inégalités sociales et rapports de force entre puissants et citoyens modestes dans l’Amérique post 11 septembre.

JONATHAN DEE

Jonathan Dee débute son livre en mettant en scène Mark Firth, principal protagoniste du roman, à New York, juste après les attentats du World Trade Center. Mark se trouve dans cette ville afin de rencontrer un avocat pour régler une escroquerie dont il a été victime. À son retour à Howland, petite ville du Massachusetts où il réside avec son épouse et leur fille, Mark fera la connaissance de Philip Hadi, un milliardaire ayant décidé de s’y installer. Les deux hommes n’ont pas grand-chose en commun, l’un est entrepreneur dans le bâtiment, l’autre vit dans le luxe et la facilité.

Jonathan Dee illustre, à travers la rencontre de ces deux personnages, la fracture sociale qui s’est développée sur la décennie suivant les attentats. Le roman n’est pas vraiment un énième livre traitant essentiellement du trauma post 11 septembre et des années Bush ainsi que de l’engagement dans le bourbier de la guerre en Irak. En effet, l’auteur écrit ici plutôt sur les répercussions de la vague hygiéniste, autoritaire, émanant des choix politiques instaurés durant cette décennie précédant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.

En s’installant à Howland, Philip Hadi embauche Mark Firth pour équiper sa nouvelle résidence en systèmes de sécurité ultra sophistiqués, alarmes et caméras de surveillance, par crainte d’être pris pour cible en raison de sa profession qui lui fait brasser des sommes d’argent importantes. L’entrepreneur en bâtiment sera admiratif de la réussite de son nouveau voisin, il lui demandera avec une certaine soumission et intimidation des conseils dans le but de développer lui aussi son activité, de réaliser son rêve américain : « Je sais que je ne possède pas les mêmes compétences que vous … j’ai le sentiment qu’il me manque quelque chose, en termes de personnalité, de vision… on est en Amérique… On est censés se dépasser, on est censé voir grand. Non ? Hadi soupira. » Le milliardaire lui répondra avec une certaine lucidité non dénuée de condescendance :

Ne dévaluez pas votre travail simplement parce que d’autres gagnent plus d’argent que vous. Nous faisons partie d’un écosystème. Il s’appuie sur vous autant qu’il s’appuie sur moi.

Philip Hadi, suite au décès du maire de Howland, va se proposer au poste en tant que successeur. Son élection sera assez aisée puisqu’il proposera d’assurer les dépenses de la municipalité avec ses propres ressources. Tel un homme providentiel, il viendra en aide à différents citoyens dans le besoin, mais prendra aussi des mesures sans réelles concertations, comme l’interdiction de fumer et de vendre des cigarettes dans la ville, ainsi que le renforcement de la sécurité par l’installation de caméras de surveillance. Ces décisions ne sont pas vraiment bien perçues par une partie de la population. Gerry Firth, le frère de Mark, dénoncera cet autoritarisme en créant un blog anonyme; des actes de vandalisme en protestation à la politique menée par Hadi viendront également perturber le cours des choses.

JONATHAN DEE
Jonathan Dee

En parallèle à cette partie du récit, analyse sociale du nouveau quotidien des habitants de Howland, qui donne le nom au titre du roman Ceux d’ici, Jonathan Dee décrit d’un point de vue psychologique la crise vécue par une famille représentative de la classe moyenne américaine. Mark, son épouse Karen, et leur fille Haley, traverseront chacun d’eux des complications durant cette décennie sur laquelle évolue le roman : divorce, difficile reconversion professionnelle, rébellion adolescente… On peut trouver des similitudes entre l’ébranlement de ces deux « écosystèmes » que sont la société et la famille; le premier perturbé par la venue du puissant Philip Hadi avec son comportement directif, et pour le second, rendu en situation de conflit également en raison de rapports de force à travers l’autorité abusive de Karen envers sa fille et son mari Mark, personnalité optimiste et conciliante.

Ceux d’ici Jonathan Dee, Plon « Feux croisés », janvier 2018, 416 pages, 21,90 €

 

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom