l'authentique rap

DMZ, association rennaise de rap, et Anna Cuomo, anthropologue, présenteront leur projet de recherche-création le 5 décembre 2023 au Tambour de l’université Rennes 2. À partir de ses observations sur le marketing actuel du rap, jouant sur un imaginaire racialisé, la chercheuse et les membres de DMZ tentent d’inventer un format vidéo d’un type nouveau, mêlant promotion, décryptage du geste artistique et anthropologie en action. Le tout centré sur le travail du rappeur rennais L’Authentique.

D’un côté, une anthropologue constatant les mécanismes marketing du rap qui renforcent des frontières symboliques héritées du colonialisme. De l’autre, une association et un label de rap souhaitant sortir de ces codes pour promouvoir ses artistes. Le fruit de la rencontre entre Anna Cuomo et DMZ est une vidéo d’une vingtaine de minutes qui présente le travail de création du rappeur rennais L’Authentique. Le film sera présenté le 5 décembre au Tambour de l’université Rennes 2.

l'authentique rap
De gauche à droite : Karpet Pixelz (réalisateur), L’Authentique, Anna Cuomo, Rémi Le Bihanic et Msath (producteur musical).

Anna Cuomo est une chercheuse, postdoctorante, spécialisée dans l’étude anthropologique du rap. Sa thèse est éditée et publiée en 2022 : Faire carrière dans le rap au Burkina Faso : une anthropologie politique de la musique (Les Presses du réel). Ayant évolué dans le milieu de l’africanisme français, une tradition de chercheurs allant « sur le terrain » en Afrique, héritée de l’histoire coloniale et en perpétuant certaines pratiques, elle souhaite s’en détourner. Après sa thèse, elle oriente ses recherches sur l’industrie du rap en France par le prisme de la diaspora africaine.

Le rap se fait peu à peu sa place dans les études universitaires. C’est par ce biais, en mars 2022, lors de la convention annuelle de La Place, centre culturel hip hop de Paris, qu’Anna Cuomo rencontre Rémi Le Bihanic, alias Remizuka, coordinateur de DMZ. Ce dernier a fondé cette association rennaise en 2011 avec un autre rappeur pour « enseigner aux plus jeunes ce qu’on avait appris à travers le rap ». Participer à des événements en animant des open mic, en proposant des concerts ou des ateliers d’écriture, les activités de DMZ ne les destinaient pas forcément à collaborer avec des universitaires. Pourtant, avec le temps, les sollicitations se font de plus en plus nombreuses et Rémi commence à s’intéresser aux études académiques sur le rap.

Après sa rencontre avec Anna Cuomo, Rémi Le Bihanic la convie, quelques mois plus tard, à une table ronde à Rennes avec L’Authentique, dans le cadre du projet de recherche participative Opening Universities for Youth in Europe (OUYE). Leur entente se scelle autour d’un point de vue commun sur ce que devraient être les relations entre chercheurs et participants aux recherches et sur la forme que pourrait prendre la recherche universitaire. « Créer, en collaboration, de manière à transmettre le savoir autrement et surtout transmettre le savoir comme une expérience collective. Car on acquiert de la connaissance que dans l’interaction. Donc ce n’est pas moi, chercheuse, qui sais, c’est une expérience collective avant tout », affirme Anna.

Désireux de travailler ensemble dans cette optique, à l’été 2022, ils candidatent et remportent un appel à projets émanant du ministère de la Culture et d’un consortium d’associations de recherches sur la musique : « Recherche en musique : collaboration entre jeunes chercheurs/chercheuses et artistes ». Leur projet prend forme en croisant leurs ambitions respectives. Anna Cuomo souhaite s’essayer à l’anthropologie visuelle, un courant de la discipline qui consiste soit à analyser des images existantes, soit à proposer des analyses par le biais d’un médium visuel tel que la narration cinématographique. Du côté de DMZ, l’association souhaite développer une activité de label et de promotion de ses artistes. 

La promotion d’artistes, ou de n’importe quel produit, passe forcément, l’époque le veut, par un marketing visuel. Or, l’imagerie utilisée par l’industrie du rap n’est pas sans soulever des questions parfois épineuses dans la mesure où elle catégorise, voire ghettoïse, le style musical. « L’idée théorique de laquelle je pars, à partir de lectures de chercheurs qui ont travaillé sur les biens culturels “altérisés”, aussi appelés marchandises ethniques, c’est l’idée d’un capitalisme qui vend de l’altérité au moyen d’un marketing spécifique. On retrouve ça dans les produits ethniques en tout genre, l’alimentaire, le textile, etc. », explique Anna Cuomo. 

Le marketing du rap s’adosse à l’étiquette de musique urbaine, inventée à l’origine par des Afro-Américains pour remplacer la formule consacrée « black music » (musique noire). « Sauf que ça n’a fait que remplacer. Et aujourd’hui, quand on dit musique urbaine, on pense noir », souligne l’anthropologue. De même que cette étiquette « altérise » le rap, les artistes adoptent les codes visuels qui vont avec. « Il faut comprendre que les artistes sont conscients de reprendre ces codes pour réussir dans la musique. Faire carrière dans le rap implique de dire oui à ces codes même si on ne s’y identifie pas », analyse Anna Cuomo. « C’est là où je me demande si, en tant qu’anthropologue, je peux aider à inventer de nouveaux storytellings qui brisent ce schéma, qui font qu’on pourrait vendre des rappeurs d’une autre manière. »

Croyant ferme en l’idée qu’on peut faire de la promotion artistique du rap sans passer par des cases qui figent des identités, par des clichés sur les quartiers, par les images marketing de l’industrie, Anna Cuomo et l’équipe de DMZ réfléchissent à une signature audiovisuelle du label pour présenter ses artistes, et en premier lieu L’Authentique. L’objectif est de créer un support de promotion qui, en se débarrassant de l’assignation identitaire et en s’intéressant davantage au processus créatif et à sa dimension humaine, serait aussi un objet de recherche pour l’anthropologue. Du côté de DMZ, il y a aussi l’envie de se doter d’outils de communication plus en phase avec les codes des institutions.

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L’Authentique

À partir de ces problématiques, Anna Cuomo, épaulée de l’équipe de DMZ (Remizuka, le producteur Msath, le réalisateur Karpet Pixelz), organisent avec L’Authentique deux jours de tournage pendant lesquels le rappeur doit enregistrer deux morceaux. Entre le making of, l’entretien, le documentaire et la live session, la vidéo cherche à « mettre en avant L’Authentique en train de créer, pour montrer les talents de cet artiste et de l’équipe qui l’entoure », explique Rémi Le Bihanic. « En s’intéressant au processus créatif, on interroge l’inspiration, ce que la personne traverse à un moment donné, son quotidien, son parcours de vie, son environnement », continue-t-il. Anna Cuomo renchérit : « en tant qu’êtres humains, les processus qu’on traverse sont semblables. Au lieu de montrer les différences de L’Authentique, on a pris le chemin inverse en montrant à quel point il traverse des choses que tout le monde traverse ».

Vous êtes curieux de ce format vidéo hybride et à contre-pied d’un pan de la culture populaire actuelle ? Allez le découvrir le 5 décembre 2023 au Tambour de l’université Rennes 2.

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Jean Gueguen
J'aime ma littérature télévisée, ma musique électronique, et ma culture festive !

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