Depuis le 7 novembre 2017, les salariés de l’hôpital psychiatrique Guillaume Régnier de Rennes étaient en grève ; grève qu’ils ont suspendue le mardi 16 janvier 2018*. Leur revendication ? Davantage de moyens humains. En raison de budgets insuffisants, patients et encadrants voient leur environnement se précariser.

« On est cloîtrés. » Quand il parle, Dominique fixe le vide. Les yeux du patient sont braqués au-delà de ses interlocuteurs, perdus quelque part dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique. Pendant plus de deux mois, le centre hospitalier Guillaume Régnier a été touché par une grève menée à l’initiative du syndicat Sud Santé. Au plus fort du mouvement, un quart des salariés avait arrêté le travail. Le patient s’interrompt, mange un morceau de sa galette saucisse achetée auprès des grévistes, puis reprend : « on est pris pour des chiens. Et les soignants aussi. »

Depuis sa jeunesse, Dominique est suivi par les différents services psychiatriques du département. Âgé de 56 ans, il a vu évoluer le milieu. Il se rappelle : « avant, il y avait un jardin, on allait à la piscine de Cesson, c’était formidable. Il n’y a plus ça maintenant ». Autour de lui, les infirmiers grévistes approuvent. Sorties restreintes, recours élargi à l’isolement : ils dénoncent un enfermement accru pour les patients, le recours à certaines méthodes asilaires et pointent, comme causes de ces restrictions, le manque de moyens financiers et humains.

guillaume régnier

Le centre hospitalier Guillaume Régnier est pourtant vaste. Il faut plus de dix minutes pour traverser le parc où sont dispersés les différents bâtiments. Sous le visage grimaçant tagué sur le mur de béton de l’unité de soin G4, un patient fume, assis sur un banc, tandis qu’un autre l’observe depuis le hall. Plus loin, une femme se presse sur les allées goudronnées, engoncée dans son pull de polaire bleue. « Dans les années 1990, tout le monde circulait dans l’hôpital », explique Patrick Richard, infirmier délégué CGT, le premier syndicat sur le site. « Maintenant, il y a deux trois patients à l’extérieur, mais quasi aucune blouse blanche. »

grève CHGR
Devant l’unité de soin G4 de l’hôpital Guillaume Régnier.

D’après le cégétiste, certains patients passent jusqu’à une semaine, voire deux, sans s’aérer à l’extérieur des bâtiments. « On avait un patient, quand ça allait mal, il allait courir un ou deux kilomètres dans l’enceinte de l’hôpital, ça le calmait », se souvient-il. Les équipes étaient suffisamment fournies pour permettre d’accompagner à l’extérieur les patients pour lesquels une présence était requise. « Maintenant, tout est à l’intérieur. »

En pédopsychiatrie, les différentes unités de soins ont été rassemblées en un seul bâtiment, en 2015. Une manière de mutualiser les moyens entre ces unités… et, donc, de réduire les coûts. « Dans ce nouveau bâtiment, on n’a qu’une petite cour, les jeunes ne peuvent plus jouer au foot pour se défouler », déplore Jacques Mény, infirmier délégué Sud Santé.

À la retraite après avoir travaillé à Guillaume Régnier, Yves Thébault confirme : « regrouper tous les enfants a créé une cocotte-minute ». Cet enfermement a des conséquences. Le 3 janvier dernier, un jeune a tiré sur les cheveux d’une infirmière, avant de lui donner des coups sur la nuque. Résultat : deux vertèbres fracturées. Pour Frédéric Thuloup, qui travaille dans ce même service, l’incident avec ce patient aurait pu être évité. « On voit les prémices de ses crises d’habitude, il lui suffit de déambuler pour se calmer… »

GREVE GUILLAUME REGNIER

La direction du centre hospitalier Guillaume Régnier relativise ces témoignages. 80% des patients sont suivis à l’extérieur de l’hôpital, dans des centres médicaux psychologiques (CMP), qui leur assurent consultations et suivi. À l’intérieur du centre, la liberté de déplacement est maintenue. « L’hôpital psychiatrique est un lieu ouvert, les patients ont la possibilité d’aller et venir dans les allées », soutient la directrice adjointe Anaïs Jehanno.

Sauf quand les médecins indiquent qu’une personne doit être accompagnée. « On a un patient, il faut mobiliser trois ou quatre hommes pour qu’il puisse faire du foot, ça s’organise donc difficilement », témoigne Roselyne Monnier. Ces moments sont pour lui l’occasion de sortir de l’isolement, explique l’infirmière. Mais ils se font rares, par manque de personnel.

Pour les sorties à l’extérieur du centre hospitalier, les choses se compliquent davantage. « C’est très individualisé », souligne Anaïs Jehanno. Façon de dire que si certains peuvent partir seuls, ce n’est pas le cas de tous, pointe quant à lui Patrick Richard. « On ne peut plus faire de sorties en ville », assure l’infirmier. Pourtant, explique-t-il, c’est important afin d’aider les patients qui en ont le plus besoin à se réintégrer dans la société. « Il peut arriver qu’il y ait parfois des difficultés pour l’accompagnant », concède la directrice adjointe de l’hôpital.

grève CHGR

Et pour cause. La psychiatrie est le parent pauvre de l’hôpital public, lui-même confronté à des difficultés budgétaires. À Guillaume Régnier, les dotations budgétaires sont longtemps restées fixes, alors même que les coûts de fonctionnement et les salaires augmentaient chaque année jusqu’en 2017 qui a vu le budget diminuer de 532.000 euros. « On évolue dans un cadre budgétaire restreint », résume sobrement Anaïs Jehanno.

Conséquence de ces restrictions, les services n’arrivent pas à remplacer le personnel absent. Ainsi, pendant huit jours, une unité a dû se passer d’agent de service. « Le pool de remplacement a été diminué », déplore Yves Thébault. Dans les différentes unités, les soignants ont donc l’impression de travailler souvent en sous-effectifs. Certains soins et toilettes sont retardés, les sorties et activités sont les premières sacrifiées. « Ça fait trois semaines que les patients ne sont pas allés en balnéothérapie », illustre Roselyne Monnier. Elle va sacrifier une journée de repos afin d’assurer cette activité. « On trouve des solutions malgré tout, affirme-t-elle. On est un hôpital qui sait soigner ses patients. »

guillaume régnier

« Comme il n’y a plus d’activités, les patients se referment sur eux-mêmes », témoigne pour sa part Josiane Roy. Aux côtés de l’infirmière, ses yeux clairs toujours dans le vague, Dominique précise : « on reste à ne rien faire, dans notre lit, on s’occupe comme on peut ». Plus loin, Patrick Richard confirme ces témoignages : « les personnes qui veulent se faire discrètes y arrivent très bien, et on finit par s’en rendre compte trop tard ». Il est difficile de remarquer une personne qui se contente de rester calmement sur une chaise, dans son coin, explique le cégétiste. Et donc de la soigner.

Les infirmiers et aides-soignants sont d’autant plus débordés que l’hôpital est saturé. Du 1er au 25 novembre 2017, le centre Guillaume Régnier a été considéré « en tension » pendant 183 jours : la totalité des lits disponibles était occupée. Pendant 27 jours, il a même fallu ajouter des lits supplémentaires dans les services. « Quand un patient part en permission pour quelques jours ou se trouve placé en isolement, un nouveau patient vient prendre son lit », témoigne Yves Thébault. « Virtuellement, on peut s’occuper de 30 personnes au lieu de 25. » Face à cette situation, les médecins renoncent parfois à voir une personne dont ils savent qu’ils n’auront plus la charge dans quelques jours…

guillaume régnier rennes

Pris en tenaille entre des effectifs insuffisants et des unités saturées, les infirmiers ne peuvent parfois pas répondre à toutes les sollicitations des patients. « Quand on demande quelque chose, la seule réponse est : non, on n’est pas assez, on ne peut pas », témoigne Dominique. Le patient s’éloigne un moment, échange avec les infirmiers grévistes. Puis revient, résolu. « Il n’y a pas assez de personnel », assure le cinquantenaire devant le portail de l’établissement. « Quand ils arrivent, c’est trop tard, c’est la crise de nerfs. Alors ça fait de la casse sur les patients, sur les soignants. »

En décembre dernier, après avoir été changé de chambre trois jours d’affilée, un patient craque. « Il a fracassé les collègues contre un mur », raconte le délégué syndical de Sud Santé, Jacques Mény. « On ne peut plus les accompagner, et ça occasionne de la violence. » En réponse à ces déchaînements, les infirmiers ont recours à la « camisole chimique », comme en témoignaient sous couvert d’anonymat plusieurs infirmiers auprès de France 3 Bretagne. « Pour compenser le manque de sorties, on utilise plus de médicaments, on endort », indique Frédéric Thuloup. Un usage plus fréquent, qui s’explique aussi par l’usage de sédatifs moins puissants qu’auparavant. On reste, malgré tout, éloigné des clichés de patients shootés pour être réduits à la passivité, assure la section CFDT de l’hôpital.

grève guillaume régnier

Dans les situations plus dures, les patients sont mis à l’isolement, dans une chambre vide avec un sommier scellé au mur. S’ils considèrent que ce n’est pas une solution, les infirmiers reconnaissent cependant que c’est la seule dont ils disposent parfois. « Quand je suis arrivé à Guillaume Régnier, en 1986, on se demandait ce qu’il se passait quand quelqu’un était en chambre d’isolement – explique de son côté Patrick Richard – maintenant, quand elle est vide, c’est la surprise. »

Depuis quelques années, indique la direction de l’hôpital, le recours à l’isolement est stable. En 2016, il y a même eu une petite diminution des mises à l’isolement. « On veut diminuer ce recours », assure la directrice adjointe. Mais elle-même concède que « de manière générale, le recours aux pratiques d’isolement et de contention a été jugé trop important. » Contactée, l’Agence Régionale de Santé assure néanmoins que c’est là « un non-sujet ».

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« Si on pouvait parler plus tôt avec les personnes qui deviennent violentes, on pourrait éviter ça », soutient Patrick Richard. « À Toulouse, ils avaient choisi de refuser les chambres d’isolement pour avoir plus de personnel, assure de son côté Jacques Mény. Et ça marchait parfaitement. »

Pour les infirmiers, ce retour à des techniques asilaires n’est pas seulement dû au manque de moyens. « La société demande à ce qu’on enferme les gens, pour être plus tranquille », déplore Frédéric Thuloup. Une évolution sécuritaire globale auquel l’hôpital psychiatrique n’échappe pas. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le psychiatre Lucien Bonnafé avait dénoncé les atrocités dont avaient été victimes les patients psychiatriques. À Guillaume Régnier, les infirmiers reprennent ses mots : « On juge du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous. »

*La grève a été suspendue mardi 16 janvier à l’annonce, par le cabinet de la ministre de la Santé du déblocage d’une somme de 1 648 000 euros mais, comme le souligne le syndicat Sud Solidaires Santé Sociaux, « le ministère n’a pas encore répondu à la demande d’ouverture de 20 lits supplémentaires et à la création de 15 emplois sur le pool de remplacement ». Un cas à suivre donc…

 

guillaume régnier

Centre hospitalier Guillaume Régnier
Rue du Moulin de Joué, 35700 Rennes
Horaires : ouvert 24h/24
Service d’urgences : 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7
Type : Centre hospitalier spécialisé
Spécialité(s) : Psychiatrie; Addictologie; Gériatrie; Handicap
Téléphone : 02 99 33 39 00
Nombre de lits : 776 (sanitaire)

Pour se documenter : le film de Depardon sorti au mois d’octobre filme de l’intérieur un hôpital psychiatrique (celui de Lyon).

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