traverser la nuit Sabatina Leccia
Traverser la nuit de Sabatina Leccia.

La Chambre claire de l’université Rennes 2 sera investie par la nouvelle exposition de Sabatina Leccia, Traverser la nuit, du 19 mars au 31 mai 2024. Un voyage onirique dans nos paysages imaginaires. Rencontre avec l’artiste.

Avec son exposition Traverser la nuit, Sabatina Leccia explore ses paysages intérieurs en alliant photographies et broderie. Dotée de son aiguille, l’artiste altère ses clichés du Cap Corse par des jeux de perforation ou d’ajout de fils, transfigurant ceux-ci dans une abstraction colorisée. Du 19 mars au 31 mai 2024, le service culturel de Rennes 2 invite à habiter la Chambre claire, pour une déambulation qui laisse place à l’imaginaire et aux souvenirs dans un jeu de lumières, entre réel et fantasmé.  

Unidivers À quel moment l’envie de créer et d’emprunter un chemin artistique vous est-elle venue ? 

Sabatina Leccia – Je pense que ça vient vraiment de l’enfance : je me rappelle que, petite fille, je préférais rester dans ma chambre à dessiner plutôt qu’aller jouer dans le parc. J’aimais bien être dans mon monde, fabriquer mes dessins. J’ai grandi dans un univers artistique puisque mes parents étaient vidéastes : les images poétiques étaient omniprésentes. Je pense que j’ai développé cette appétence pour le rêve et pour l’imagination. À côté de ça, j’avais une grand-mère qui s’occupait beaucoup de moi et qui brodait de manière très traditionnelle. J’étais fascinée par ce geste, par les fils et les couleurs. J’ai toujours navigué entre ces deux mondes. Adolescente, je découpais des images dans les magazines que j’associais à des dessins… Ça a toujours été une évidence : en 3e, lorsqu’on nous a demandé qui voulait faire la filière artistique, j’étais la seule à lever la main. C’était nécessaire pour moi. Après le bac, j’ai tout de même fait Histoire et Archéologie pendant trois ans, car j’avais envie de comprendre et questionner le monde. En parallèle de mes études, j’ai toujours continué à travailler, à faire des assemblages. Tout de suite après mes études, j’ai repris des études de textile : j’ai senti qu’il fallait que je fasse quelque chose avec mes mains. Entre temps, j’ai fait une petite école de mode à Paris, mais je me suis pas du tout épanouie. Je suis ensuite partie à Londres à la Central Saint Martin’s School of Art and Design et j’y ai pris des cours du soir. La professeure de ces cours m’a dit de postuler au Master Textile Futures. Je l’ai tenté et je l’ai eu.

traverser la nuit Sabatina Leccia
Sabatina Leccia. Photo : Paul Robion.

Unidivers – Y a-t-il une œuvre ou un artiste qui vous aurait particulièrement marquée dans votre construction en tant qu’artiste ?

Sabatina Leccia – Je pense que j’ai eu plusieurs influences. Il y a des artistes que j’aime beaucoup, notamment le travail d’Ann Veronica Janssens autour de la couleur. J’avais vu une de ses œuvres à la Galerie Kamel Mennour, après l’exposition Dynamo au Grand Palais en 2013. Dans une pièce, des espèces de fumées colorées partout se transformaient, on perdait complètement nos repères comme dans un rêve. Je me souviens que cette pièce m’avait marquée. Les arts des peuples Racines m’intéressent beaucoup également, il y a une connexion à la spiritualité, à la méditation que je retrouve dans ma pratique de la  broderie et d’accumulation de petits points.

Unidivers – Madeleine Filippi évoque le nuagisme et l’abstraction lyrique comme des héritages visibles dans vos travaux : est-ce que vous vous identifiez à ces mouvements et qu’est-ce qui vous interpelle dans ceux-ci ?

Sabatina Leccia – Pars forcément. Mais j’ai toujours été fascinée par les nuages. Dernièrement, j’ai lu La fin des nuages de Mathieu Simonet qui traite d’un droit des nuages. Il est vrai que j’ai grandi dans le Cap Corse, avec des montagnes qui tombent dans la mer : il y avait ces nuages qui s’accrochaient aux montagnes. Ce sont des paysages qui m’ont beaucoup marquée. Ce n’est peut-être pas le mouvement artistique du nuagisme en soi, mais ce rapport direct à la Nature et à ses formes m’a toujours interpellée.

Unidivers – Comment le lien, le jeu des matières entre broderie et papier s’est-il fait ?

Sabatina Leccia – Quand j’étais à la Saint Martin’s School of Art and Design, c’était un master de textile, mais déjà très expérimental. On n’était pas du tout dans un rapport traditionnel à la broderie, j’étais confrontée à pleins de matières différentes. J’étais dans une phase d’expérimentation où j’ai testé sur des sacs plastiques par exemple, j’ai fait une résidence à ce sujet en Estonie en 2017. J’ai également collaboré avec une artiste, Alix Waline, qui faisait des dessins sur du papier sur lesquels je venais re-broder. J’ai toujours aimé travailler la broderie sur des supports très fragiles, je trouve intéressant de prendre le temps et le soin des choses. Au final, c’est venu au fil de mes expérimentations et avec cette collaboration en particulier. 

Unidivers – Dans vos travaux, il y a la notion du relief – comme celle d’une cartographie sensible -, mais aussi de creux avec la perforation du papier. Comment appréhendez-vous ce travail ? 

Sabatina Leccia – Je parle souvent de mes « cartographies intérieures » ou de mes « paysages intérieurs ». Lorsque je travaille de manière très répétitive et très lente la matière avec l’aiguille, je rentre dans une forme de méditation et d’introspection. Ce qui en ressort – même si à l’origine je ne sais pas du tout ce que je vais faire – ce sont des territoires, des paysages. Au fur et à mesure d’échanges et de discussions, j’en suis venue à dire que ce sont en effet des cartographies et des territoires intérieurs. Ce sont aussi des cartographies inconscientes. 

Unidivers – Madeleine Filippi dit de votre travail : « Ne cherchez pas à déceler s’il s’agit de nuages, de minéraux, d’un fond marin ou d’une chaîne de montagnes, l’artiste préfère laisser au regard du spectateur la possibilité de rêver » : pouvez-vous développer ce qu’elle entend par là ? 

Sabatina Leccia – Je travaille des paysages, des assemblages d’images qui amènent dans un ailleurs, même lorsqu’ils sont abstraits ou un peu flous. Chaque personne qui regarde se crée sa propre histoire : c’est comme une porte que j’ouvre et après, la personne y va ou non, mais elle suit son imaginaire. J’aime bien les lectures différentes que les personnes ont de mon travail. 

traverser la nuit Sabatina Leccia
Traverser la nuit de Sabatina Leccia.

Unidivers – Avec Traverser la nuit, il est question d’images rêvées, conçues à partir de photographies cette fois-ci. D’où est venue l’envie d’utiliser ce médium ? Y a-t-il un lien avec votre travail pour Le bruissement entre les murs en collaboration avec la photographe Clara Chichin?

Sabatina Leccia – En 2022, Clara Chichin et moi avons obtenu la bourse Transverse. On a parcouru le site des Murs à Pêches à Montreuil avec son appareil photo. J’ai toujours été sensible à ce médium : ce projet m’a libérée, je me suis sentie légitime à l’idée d’exprimer les visions mentales que j’avais. Au début, je faisais des assemblages de scans de mes dessins avec mes photos, j’étais dans une recherche de fabrication d’images. C’est le travail que j’ai poursuivi pour cette exposition Traverser la nuit en recoloriant, en fondant des images entre elles pour fabriquer de nouveaux paysages. Pour moi, ça s’inscrit dans la continuité de mes dessins puisqu’ils avaient déjà ces formes nuageuses et hybrides, où j’associais différents papiers et couleurs entre eux, toujours avec l’aiguille qui m’accompagne. Parfois, il y a du fil, parfois il n’y en a pas, c’est un peu ma marque de fabrique de conserver cette aiguille dans la photo. L’aiguille et la broderie viennent révéler certains détails, ça vient les sublimer ou apporter une autre texture à l’œuvre.

Unidivers – Cette fois-ci, la présence des couleurs semble avoir une certaine résonance dans votre travail pour Traverser la nuit : pourquoi avoir voulu mettre cela en évidence ? 

Sabatina Leccia – La couleur a toujours été là dans mon travail. Mes premières œuvres étaient des tâches d’encre hyper colorées avec de la broderie. Pour cette exposition, j’ai vraiment puisé dans mes souvenirs, mon adolescence au Cap Corse qui m’a beaucoup marquée. Des sensations très vives et des représentations qui m’ont vraiment émue me viennent en tête. La plupart des photos ayant été prises au Cap Corse, j’ai également voulu retranscrire ces sensations très fortes de couleur, ces sensations incandescentes que j’ai pu ressentir à l’adolescence, dans ces paysages.

Unidivers – Y a-t-il un fil rouge dans la construction de cette exposition ? 

Sabatina Leccia – Je pense que ce sera plutôt une déambulation. Parfois, la lumière passera au travers de certaines œuvres perforées afin de créer un métissage entre la lumière et la photo apportera une autre dimension. Je vois vraiment cette exposition comme le parcours d’un rêve, sans suite logique ou une histoire rationnelle et construite. Ce sont plutôt des flashs, des souvenirs. Une déambulation onirique qui fait appel à la mémoire et au souvenir : il y a également quelques silhouettes dans les images qui sont un peu floues, insaisissables.

Unidivers – L’exposition s’inscrit aussi dans le cadre de la thématique de Sirennes cette année : « Tissages et métissages ». Vous évoquez également les accidents, les altérations dans votre travail : y a-t-il un lien avec l’idée de « mé-tisser » ou de défaire ?

Sabatina Leccia – C’est vrai que j’aime bien les images un peu abîmées, qui ont vécu et éprouvé les choses. Je pense qu’elles apportent une fragilité et une sensibilité. Par exemple, une photographie un peu floue peu devenir très intéressante à exploiter. Je vais également faire des mix de photos prises avec mon appareil numérique mais aussi avec mon téléphone afin de créer différentes strates qui amènent à une œuvre fragile et sensible. L’œuvre altérée me touche.

traverser la nuit Sabatina Leccia
Traverser la nuit de Sabatina Leccia.

Unidivers – Dans le cadre de Traverser la nuit, un atelier de broderie sur photo est prévu le 19 mars 2024 à Rennes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Sabatina Leccia – L’idée est que les participants apportent des images qui font référence à un souvenir ou qui les touchent. Je leur montre un peu mes techniques pour retravailler certains détails à l’aiguille, en perforant ou en brodant. Lorsque l’on passe du temps dessus, à les retravailler à la main, on les sent et on les ressent différemment, on les transforme. 

Unidivers – Qu’en est-il de la future parution de Le bruissement entre les murs avec Clara Chichin aux éditions Sun/Sun en novembre 2024 ? 

Sabatina Leccia – On a quasiment fini la production des œuvres : on s’interroge maintenant sur la manière de rendre la matérialité dans ce livre puisque je suis intervenue à la main sur les photographies de Clara Chichin. C’est un projet qui a été fait aux Murs à Pêches, c’est un lieu qu’on aime beaucoup puisqu’il réunit plusieurs parcelles : certaines travaillées par la main de l’Homme, d’autres qui sont complètement laissées en friche. C’est un lieu qui emmène vers le rêve, on parle d’une déambulation onirique autour de cet îlot de nature.

Unidivers – D’autres expositions sont-elles à prévoir d’ici fin 2024 ?

Sabatina Leccia – Cet été, je vais également exposer en Corse dans un lieu spécialisé pour la photo, Corsicaluce. Ce seront des œuvres extraites de l’exposition Traverser la nuit. D’ailleurs, je pense que j’aimerais tourner mon prochain projet autour du soleil.

Unidivers – Je vous remercie Sabatina Leccia

Traverser la nuit de Sabatina Leccia du 19 mars au 31 mai 2024 

Campus de Villejean, La Chambre claire (bât. P), Rennes. 

Entrée libre, du lundi au vendredi, de 8h à 19h. 

Vernissage le mardi 19 mars 2024 à 18h en présence de l’artiste.

Atelier « Broder l’image » le 19 mars 2024 de 12h30 à 14h, Salle M108 (bât. M). Inscription ici

Site officiel de Sabatina Leccia 

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