Quand Dieu apprenait le dessin : un titre assez énigmatique pour le dernier roman du satiriste Patrick Rambaud. L’histoire de ce livre prend place sur la route commerciale reliant Mayence, Venise ainsi qu’Alexandrie à l’époque médiévale de Louis le pieux, fils de Charlemagne…

QUAND DIEU APPRENAIT LE DESSIN

«  Nous étions à l’âge des ténèbres. Le palais des doges n’avait pas encore remplacé la lourde forteresse où s’enfermaient les ducs. Les Vénitiens étaient ce peuple de marchands réfugiés dans les lagunes, pour se protéger des barbares. Ils ne voulaient pas affronter des ennemis mais cherchaient des clients  : aux uns, ils vendaient des esclaves, aux autres du poivre ou de la soie. Leur force, c’étaient les bateaux – dans une Europe encore aux mains des évêques et des Papes.  »

On se retrouve donc plongé dans différentes cultures et religions, catholique et musulmane au 9e siècle, c’est-à-dire dans une Europe encore ténébreuse, peu évoluée et engluée dans un archaïsme quasi primitif contrairement à la partie méridionale du continent à savoir la future cité des Doges, plus évoluée.

QUAND DIEU APPRENAIT LE DESSIN
Enlèvement de Saint-Marc, Tintoretto (1562-1566), Huile sur toile, Galerie de l’Accademia, Venise

Rustico, tribun vénitien et négociant en armes, épices et esclaves, de retour de Mayence, se voit confier une mission périlleuse : se rendre à Alexandrie afin de subtiliser aux Coptes la relique de Saint Marc dans le but de conférer une autorité et une légitimité à la ville de Venise face à l’hégémonie de Rome. Avant d’entreprendre ce périple, Rustico s’était rendu chez les Germains où il fit la rencontre de frère Thodoald, moine anciennement apothicaire, très penché sur la boisson et ne respectant pas vraiment ses vœux de chasteté ni d’obéissance… Patrick Rambaud dépeint le mode de vie des religieux au sein du royaume de Louis le débonnaire (Louis Le pieux) : les religieuses se prostituent, les moines passent avec elles du bon temps tout en ripaillant et buvant sans limites…

QUAND DIEU APPRENAIT LE DESSIN
Un moine avec sa maîtresse. BNF Gallica

Quand Dieu apprenait le dessin ou quand ses créatures étaient profondément imparfaites, aux traits et attitudes grossiers. « Ce qu’il voit dans la chapelle nue le désarme. Il imaginait quelque chose d’angélique, qui corresponde à ces voix de paradis. La foule qui se presse et chante devant l’autel a de quoi estomaquer n’importe quel voyageur averti par la laideur de la réalité. Un éclopé, à quatre pattes, lève sa main sèche et roucoule. Un bossu se couche comme il peut sur le dos et regarde le plafond en extase. Ils ont des peaux de batraciens craquelées et vertes, langés dans des morceaux de lin sale. Accroché à ce pilier, un aveugle couvert de croûtes bat la mesure. Une énorme femme échevelée berce un enfant mort et mange les poux de sa tignasse. Ils chantent. »

QUAND DIEU APPRENAIT LE DESSIN
Transport de la relique de Saint Marc figurant sur la basilique à Venise

Les deux compagnons vivront des aventures sur la route de Mayence à Venise puis embarqueront ensemble sur un navire en direction d’Alexandrie. Le doge Justinien, plus haute autorité de Venise commanditaire de cette mission, apparaît comme un homme peu scrupuleux : « Porté au pouvoir par un complot, le doge imagine qu’un autre complot risque de le renverser : pour avoir l’âme en paix, il aurait dû tuer son frère Jean. Il le regrette. Quand on espère bâtir une république durable, il ne faut pas être trop civilisé. »
Après plusieurs semaines de trajet, les embarcations atteignent la légendaire cité d’Alexandrie, ville immense, dix fois grande comme Mayence ou Rome ; carrefour d’échanges commerciaux entre Européens (notamment vendeurs d’esclaves slaves), Indiens, Iraniens, Grecs, Bédouins de Tripolitaine. Rustico et ses acolytes devront user d’un bon stratagème afin de récupérer la relique de Saint Marc dans l’église copte tenue par deux religieux vivant des dons des visiteurs. Tout comme dans la première partie du livre, le tribun marchand et Thodoald avaient échangé un os de porc avec le coude momifié d’une sainte dénommée Werentrude en contrepartie de services hospitaliers fournis par les prélats de l’abbaye de Saint-Gandulf où l’équipée avait fait halte. Personne ne s’est aperçu de la supercherie et Louis le pieux se prosternera non pas devant une relique de sainte, mais face à un vulgaire os de jambonneau… (Comme quoi tout est bon dans le cochon). C’est justement grâce à des porcelets dont la viande est déjà à cette époque jugée impure par les musulmans d’Alexandrie que Rustico, accompagné d’un autre tribun, essaiera d’acheminer la dépouille de Saint Marc jusqu’à Venise. Patrick Rambaud mêle éléments historiques et fictifs, souvent avec un esprit farceur, ironique, et embarque le lecteur dans une époque méconnue et fondatrice de la célèbre cité lacustre.

Quand Dieu apprenait le dessin de Patrick Rambaud, Éditions Grasset, 10 janvier 2018, 288 pages, 19 €

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