GONCOURT 1919 : LE MONDAIN FACE AU PATRIOTE

1919 : Marcel Proust remporte le prix Goncourt pour son roman À l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Un siècle plus tard, Thierry Laget revient sur cet épisode polémique de la vie littéraire française du début du XXe siècle en publiant Proust, prix Goncourt chez Gallimard. Belle opportunité pour cette maison d’édition qui avait fait paraître le deuxième tome de ce qui représente aujourd’hui une œuvre majeure de la littérature française et mondiale, À la Recherche du temps perdu.

 

Proust prix Goncourt
Œuvre majeure de l’écrivain Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, couramment appelée La Recherche, est une saga romanesque écrite entre 1906 et 1922 et parue en sept tomes entre 1913 et 1927. Après un refus initial de la Nouvelle Revue Française (Gallimard), le premier tome, Du Côté de chez Swan, paraît à compte d’auteur chez Grasset. Mais dès 1914, la NRF se lance dans une bataille éditoriale visant à récupérer la publication de La Recherche.

En 1919, la France sortait de la Première Guerre mondiale. Le prix Goncourt avait été successivement, et exclusivement, attribué pendant cette période tragique à des romans de guerre, dont Le Feu d’Henri Barbusse en 1916 et Civilisation de Georges Duhamel en 1918. Les dix jurés allaient-ils continuer à mettre à l’honneur cette littérature du cataclysme ?

Proust prix Goncourt
Henri Barbusse, Le Feu, 1916. Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919. Joseph Kessel, L’Équipage, 1923. Ernst Jünger, Orages d’acier, 1920. Arnold Zweig, Éducation héroïque devant Verdun, 1935. Jérôme et Jean Tharaud, La Randonnée de Samba Diouf, 1922.

Une trentaine de romans entraient en lice cette année-là dont nombre de récits de guerre bien entendu. Le roman de Roland Dorgelès, Les Croix de bois, émergeait de cette cohorte. C’est pourtant un roman bien peu martial qui emporta le prix, le 10 décembre 1919, après trois petits tours de scrutin : À l’ombre des jeunes filles en fleurs, de Marcel Proust, paru chez Gallimard en juin de la même année. Nous étions loin, avec ce livre, de la tonalité guerrière et douloureuse du roman de Dorgelès, son malheureux rival.

Proust fut soutenu, en particulier, par Léon Daudet, membre du jury, collaborateur de l’Action française, et surprenant défenseur d’un écrivain juif et dreyfusard, ami très proche, il est vrai, de son frère, l’élégant et raffiné Lucien Daudet. Dorgelès ne recueillait que quatre voix contre six à Proust.

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Léon Daudet (1867-1942) est un écrivain, journaliste et homme politique français, député de Paris de 1919 à 1924. Converti au monarchisme, antidreyfusard et nationaliste clérical, il fut l’une des principales figures politiques de l’Action française.
Proust prix Goncourt
Fondée en 1898 par Henri Vaugeois et Maurice Pujo, l’Action française (AF) est une école de pensée et un mouvement politique nationaliste et royaliste d’extrême droite, partisan orléaniste. Elle s’est principalement développée pendant la première moitié du XXe siècle mais demeure active aujourd’hui.

Ce choix allait vite faire polémique. Dorgelès, ancien engagé volontaire de la guerre de 14-18, se voyait spolié d’une récompense qui lui revenait de droit, clamèrent les protestataires. Les femmes du prix Vie heureuse, première appellation du prix Femina, pour gommer l’injustice commise, selon elles, par ces messieurs du jury Goncourt, attribuèrent leurs suffrages aux Croix de bois. Roland Dorgelès déclina l’honneur, un prix littéraire ne pouvant pas décemment être attribué à un livre de guerre… par un jury féminin !

Les jurés furent aussi critiqués en couronnant un auteur plus âgé que son concurrent : 13 ans séparaient Proust et Dorgelès, grand Dieu ! Alors que le testament d’Edmond de Goncourt spécifiait bien que le prix devait aller à l’originalité du talent, mais aussi à la jeunesse. « Place aux vieux ! » titra, narquois, le journal L’Humanité.

Proust prix Goncourt
Edmond de Goncourt (1822-1896) est un écrivain naturaliste ayant travaillé en collaboration avec son frère Jules (1830-1870). Il crée par testament l’Académie Goncourt qui, à partir de 1903, décerne chaque année un prix au meilleur ouvrage d’imagination en prose.

On soupçonna également Proust d’avoir circonvenu certains jurés. « Nous, les anciens soldats, avons élu Roland Dorgelès. Marcel Proust doit son prix à la reconnaissance de six hommes dont il a flatté l’estomac » écrivit férocement le quotidien Le Populaire au soir de l’annonce du prix. Le journal L’Œuvre, qui publia en feuilleton Le Feu de Barbusse en 1916, ne fut pas en reste dans son édition du 12 décembre 1919 : « [Marcel Proust] est homme du monde, ce qui est essentiel à une époque où la réputation des écrivains se fait sur le coup du five o’clock et où l’homme de lettres, soucieux de gloire et d’argent, doit tremper sa plume attentivement dans la théière et le bénitier ».

L’éditeur Albin Michel, mauvais perdant, barrera la couverture du livre de Dorgelès d’un bandeau portant en gros caractères « PRIX GONCOURT », suivi d’un minuscule additif, « 4 voix sur 10 ». Gallimard, ayant porté plainte, n’obtiendra le retrait du bandeau auprès des tribunaux que de longs mois plus tard.

Proust prix Goncourt
Proust, agacé par tant d’hostilité, mais sûr de lui, écrira à Gaston Gallimard (dont la maison d’édition recevait ce prix pour la première fois) : « À propos du prix Goncourt, le seul plaisir qu’il me donne est de penser qu’il est un peu agréable à la NRF, à vous avant tout […] à qui il peut laisser espérer d’avoir pris un pas trop mauvais ouvrage et qui durera assez ».  Plaisante litote, de celui qui allait devenir l’un des phares de l’histoire de la littérature française…

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à lire : Thierry Laget, Proust, prix Goncourt, Paris, Gallimard, collection « Blanche », 272 pages. Parution : avril 2019. Prix : 19,50 €.

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