Peut on grandir quand on a été amputé de la moitié de l’amour familial nécessaire? Avec Papa Régis Jauffret tente de répondre à cette question avec honnêteté et courage. Un livre tendre et dur. Triste et gai. Magnifique.

« Pa » une syllabe simple que l’on prononce la bouche à peine entrouverte. Quand on la bisse, « Pa » « Pa » elle devient un des mots des plus doux de la langue française, un mot qui vous enveloppe de douceur, vous offre de merveilleux souvenirs. Sucré comme la barbe à papa. C’est lui qui figure seul sur la couverture du livre de Régis Jauffret bien qu’il n’apparaisse pour la première fois qu’à la page 147, et encore parce que son utilisation rend la phrase ainsi écrite « plus plaisante ». Trop difficile visiblement de donner ce nom à Alfred, un prénom qui marque la distance. Régis Jauffret aurait aimé Alfred, si il avait été son oncle, son cousin, son voisin, son ami. Mais pas son papa. Il faudra un petit film de 7 secondes aperçu à la télévision le 19 septembre 2018 pour qu’il puisse de nouveau tenter de s’intéresser à son géniteur. Sur ce document il découvre son père, le visage terrassé par la peur emmené par deux gestapistes marseillais pendant l’été 1943. Un choc véritable, une image inconnue de son père douze ans avant sa propre naissance. Un éclat de vie susceptible de modifier, de compléter des souvenirs. Et si son père avait été résistant. Et si son père avait été lâche et dénoncé des voisins sous la torture. Et si …. Alfred était un autre. Sept secondes pour ouvrir de nouvelles portes.

Par petites touches, les grandes explications, les tirades sentencieuses sont trop lourdes et trop douloureuses, l’écrivain va alors plonger dans ses souvenirs pour essayer de redessiner un homme autre que cet Alfred, transparent, médiocre, sourd à lui même et aux autres, dépressif, gavé de neuroleptiques, incapable de montrer de l’affection autrement qu’un contact charnel dans les bras serrés à la manière d’un ogre. Ce père assassin qui plante un couteau dans le corps de son fils en lui disant souvent « tu nous coûtes cher ». Existe t’il un autre Alfred, que celui figé définitivement dans la mémoire d’un enfant devenu homme?

Peut être pour voir le meilleur, faut il extraire d’abord le mauvais enfoui sous la pâte à modeler de la fiction et oublier que l’amour inextinguible et total de sa mère, qu’il n’appelle pourtant jamais « maman » mais Madeleine, n’est que la moitié de l’amour nécessaire à un enfant pour grandir et se construire. Par un effet littéraire normal, Jauffret concède que cet amour insuffisant, même inexistant du père, devient le seul objet du manque de sa vie alors qu’autour, l’existence lui a offert beaucoup de joies. Le temps d’un livre ce manque d’amour devient exclusif, mais il aura fallu soixante cinq ans pour l’écrire et tenter de l’extirper.  Et l’écrivain de s’interroger sur son choix de choisir la fiction du romancier pour contourner sa blessure originelle, comme un refuge des sentiments.

Les mots sont durs, terribles souvent, un exutoire à la souffrance d’un père qui ne sut jamais se mettre à quatre pattes pour jouer aux petites voitures avec son fils ou l’emmener faire du ski à Morzine avec lui. Par le biais d’une voix off, comme la voix d’une conscience étrangère, des phrases atténuent, posent les questions, permettant de  prendre une distance nécessaire. Elle autorise même parfois une douce ironie, un brin d’humour pour polir les mots quand ceux ci deviennent trop abrupts. Une forme de retenue qui oblige à se tenir droit et à ne pas sombrer dans le règlement de compte.

 Souvenirs réels, faits reconstitués, Jauffret prend tout pour reconstruire une vie et faire qu’elle soit dotée quand même d’un peu d’amour, de tendresse car « écrire sur son passé peut servir à ressusciter des moments de bonheur ». Il aura suffi de sept secondes d’un documentaire pour sortir de l’oubli Alfred. Et que la littérature, qui peut tout, prenne le relais. « Je n’ai peut-être écrit tout au long de ma vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit. ». Deux syllabes toujours tues: « Papa ».  Une autre manière de dire « Je t’aime ».

Papa, Régis Jauffret. Editions du Seuil. 200 pages. 19€. Fait partie de la sélection pour le Prix du Livre Inter.

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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