OPUS 77. LE FIL D’ARIANE AU SECOURS DE L’ENFANT PRODIGE SOUS LE CONCERTO DE CHOSTAKOVITCH

Alexis Ragougneau, dramaturge et écrivain français, est entré en littérature avec deux excellents romans noirs. Les bons auteurs de polar maîtrisent le suspense de l’intrigue et ils ont l’art de composer des personnages complexes. Ces atouts associés au fil romanesque donnent de remarquables romans. Avec Opus 77, l’auteur ajoute en plus une composante musicale.

 

 

Construit au rythme des cinq mouvements du concerto pour violon de Dmitri Chostakovitch donnant son nom au roman, Opus 77 dévoile un portrait de femme, d’une musicienne de renommée internationale en proie à l’effondrement de sa famille.

Dans la famille Claessens, il y a le père, un pianiste remarquable qui, trahi par ses mains, est devenu chef de l’orchestre de la Suisse. C’est à Tel-Aviv que ce pianiste à la carrière déjà riche avait rencontré Yaël, une jeune adolescente rêvant de devenir cantatrice sur les plus grandes scènes. En le suivant à Paris, elle ne se doute pas qu’elle devra enfouir ses racines, sa culture, sa religion, ses projets pour assumer son rôle de mère. Elle restera toute sa vie en manque d’amour.

OPUS 77 RAGOUGNEAU

David, le fils aîné, déçoit son père le jour où, foulant le sol du Victoria Hall en pleine répétition de l’orchestre de Suisse, il s’élance vers le violon au lieu des bras de son père. Il ne sera pas pianiste mais violoniste. De ce conflit avec le père, il garde à jamais une colère intérieure. Depuis sa participation au prestigieux concours Reine Elisabeth à Bruxelles, le fils prodige se terre dans un abri souterrain sur les hauteurs valaisannes, près de Sion. Que s’est-il donc passé ce jour-là à Bruxelles ? L’auteur ne nous en contera les détails qu’au dernier mouvement.

Et puis, il y a la narratrice, Ariane, la fille, celle qui va nous raconter l’histoire du clan. Aujourd’hui, elle assiste, seule représentante des Claessens, à l’enterrement de son père. Ambitieuse, au lieu de jouer une oraison funèbre de Liszt, elle entame Opus 77, un concerto qui symbolise l’histoire de sa famille. Ariane Claessens, rousse flamboyante pourtant froide et mystérieuse, pianiste soliste de classe internationale va nous guider dans cette danse à travers les larmes, nous dévoilant au fil des mouvements les secrets familiaux, les liens entre les membres de cette famille soumise à l’appel irrépressible de la musique, mais incapables d’exprimer leurs émotions.

Pour Chostakovitch, Opus 77 symbolise le combat de la lumière face aux forces obscures. Ce concerto met en musique sa lutte cyclique contre Staline. Pour les Claessens, elle est l’oeuvre de la démonstration de leur ambition, de leur supériorité.

Pour jouer l’opus 77, il faut avoir été tout au fond, et y être resté un moment.

Avec ce récit, Alexis Ragougneau nous prend aux tripes. Parce qu’il excelle à illustrer l’exigence, la démesure des musiciens possédés par leur art. Jouer ne suffit pas, il faut aussi susciter l’admiration extatique.

Le vrai virtuose mondial, c’est celui qui a peur à s’en pisser dessus et qui s’avance seul devant trois mille spectateurs pour jouer Ravel, Chopin, Rachmaninov, sans ciller.

Si le père Claesens, malgré ses propres failles, a cette rigueur, son fils a besoin d’une écoute plus humaine comme celle de Krikorian, un vieux professeur arménien.
Ariane, elle, a cette complexité très intéressante d’une femme au masque de glace et au physique avantageux qui allie force et sensibilité. Au chevet de son père, elle redevient la petite fille, cachée sous le piano de l’appartement suisse. Elle convoque les souvenirs pour tenter de réunir une dernière fois cette famille déchirée.

Dans un style affirmé imprégné d’un suspense accrocheur, Alexis Ragougneau construit une histoire fascinante, disséquant au fil de l’eau les sentiments qui lient les membres d’une famille exceptionnelle, des personnages qui resteront gravés dans la mémoire des lecteurs. L’auteur décrit remarquablement le trac ou la passion de ces musiciens en lutte permanente pour rester au sommet de la gloire. Mais, parfois, il faut savoir poser son instrument ou sa baguette pour sentir les choses autrement.

Opus 77 d’Alexis Ragougneau est paru chez Viviane Hamy le 5 septembre 2019. 240 pages. Isbn : 9791097417437. Prix : 19 euros. Le titre est un hommage au concerto pour orchestre et violon de Dimitri Chostakovitch.

 

ALEXIS RAGOUGNEAU

Alexis Ragougneau, né en 1973, est un dramaturge et écrivain français. Il est l’auteur de La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. En 2017, son roman, Niel, retient l’attention des jurés du Prix Goncourt. Opus 77 est en lice pour le Prix Femina 2019.

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