Dans une époque et un pays indéterminés, un homme est allongé sur le sol caillouteux, au bord d’une route. Il reprend conscience et découvre ses camarades, morts.

Après le coucher du soleil, le bruit des cigales couvre tout. La chaleur, au lieu de descendre, écrasante, s’inverse rapidement et monte du sol, étouffante. Partout, à perte de vue, c’est la garrigue ; de la bruyère, rase mais dense, parsemée d’herbes aromatiques sauvages et vivaces ; quelques arbres, petits et trapus, essentiellement des arbousiers ou des chênes de différentes espèces. Il y a une route. C’est une piste de terre battue. Stjepan est juste au-dessus, étendu de tout son long sur le ventre. Dans un geste apparemment machinal, sa main se promène sur le sommet de son crâne. Ses cheveux et sa barbe sont courts, le barbier de la troupe les a récemment rasés. Ses doigts suivent un sillon assez long, large de presque un centimètre, mou, humide et chaud, mais parfaitement indolore. Ensuite ils descendent vers le visage et s’arrêtent sur le nez. Mais Stjepan ne sent rien, son odorat est encore tout envahi par le parfum du serpolet. Ce parfum domine les odeurs, comme un chant des cigales domine les sons. Stjepan ouvre les yeux. Il voit rouge écarlate, sur ses doigts. C’est du sang. Il se met mollement sur le dos. Il fixe le ciel, maintenant plus bleu. Après un instant de flottement, il s’assied et regarde autour de lui.

A quelques mètres, dans une voiture, une Skoda, d’autres cadavres. Et aussi un bébé, encore agrippé au sein de sa mère, bien vivant, lui.

Stjepan se défait de sa tenue militaire qu’il échange contre des vêtements civils trouvés dans le coffre du véhicule et s’éloigne. Mais sa conscience ne peut pas le laisser abandonner le bébé et il revient sur ses pas pour s’emparer de l’enfant, avant de poursuivre sa route, sous le soleil de ce pays en guerre.

Stjepan s’examine un instant dans le rétroviseur extérieur, miraculeusement épargné, et part. Aussitôt, dans sa tête, une petite voix se met à parler : « Si le bébé s’était mis à pleurer, qu’est-ce que tu aurais fait ? » Il accélère un peu le pas mais la voix revient à la charge : « Et si le bébé s’était mis à pleurer ? – Mais il ne pleurait pas. – D’accord, mais si ? – Mais il souriait comme un bienheureux. – Combien de temps ça peut tenir un bébé si jeune ? – Quand les soldats arriveront, ils s’en chargeront. – C’est ça ! C’est leur job pendant que tu y es ! – Non, ce n’est pas leur job. Mais comme je suis moi-même militaire, ce n’est pas mon job non plus. » Stjepan regarde sa chemise blanche. Il n’en a jamais eu de si belle, faut dire qu’il ne s’habillait pas le dimanche, préférant flâner en training. Maintenant il est en chemise blanche, pas en uniforme  il n’est plus un militaire, il est un civil. « Et les civils, est-ce que ça s’occupe de bébés ? » La voix est insolente, la réponse est simple. Stjepan sent que son élan est cassé, qu’il en va plus pouvoir avancer. Alors il retourne encore à la voiture. Il évite de regarder les jambes de la jeune mère, parce qu’elles sont belles, que c’est du gâchis parce qu’elle est morte. Il se penche sur l’enfant et le prend avec une délicatesse infinie, lui qui n’a jamais touché de bébé, ou alors juste pour s’amuser lors du baptême du fils d’une cousine. À côté, il y a un sac, heureusement avec une courroie, qui contient des affaires de bébé. Il a été épargné, même pas une giclée de sang. C’est des trucs qui lui seront nécessaires. C’est pas pour lui, c’est pour l’enfant. Il ne passe sur l’épaule, la veste coincée dessous. Il reprend l’enfant, toujours maladroitement mais très doucement. L’enfant ouvre un œil. Stjepan lui dit : « Salut, toi. » Évidemment, l’enfant ne répond pas. Stjepan estime que le bébé a trois ou quatre semaines, mais il n’y connaît absolument rien. « Et tu t’appelles comment ? » Stjepan ne sait même pas si c’est un garçon ou une fille  ce n’est pas le moment de regarder. Cette fois, il part. Mais il réfléchit à ce problème : garçon ou fille. La voiture qu’ils ont abandonnée, ça lui revient tout à coup, c’était dune Skoda. Stjepan n’est pas certain que Skoda soit un vrai prénom, mais ça sonne comme. Et ça peut aller aussi bien pour un garçon que pour une fille. « Salut Skoda ! 

Et comme dans tous les pays en guerre du monde, la violence rode et reprend ses droits, puisque nulle loi que celle du plus fort ne règne. Stjepan va croiser le chemin d’un policier qui se livrera à un chantage infâme. Puis celle d’une vieille femme qui le ramènera, lui et l’enfant, dans sa ferme au milieu de nulle part, au milieu des siens.

Mais chacun est seul dans le malheur et il repartira, ne gardant que cet enfant qu’il s’efforce de nourrir et de soigner, de protéger de la folie des hommes, de l’horreur et de l’absurdité. Il veut que le petit grandisse, et atteigne son âge, il veut en faire son fils, et c’est pourquoi il continue son chemin, espérant joindre la ville la plus proche, où peut-être la vie sera meilleure, où ils auront un espoir de sortir de la guerre.

Skoda n’a pas peur, il dort tranquillement dans sa main. Il peut dormir. Stjepan le ramène contre son flanc. La chair de ma chair. Il se remet à tourner. Il dit : “Nous resterons ensemble.” Ensemble. Stjepan ignore comment, mais ils resteront ensemble jusqu’à ce que Skoda ait l’âge de Stjepan –  maintenant, là, il sent qu’il n’est plus un gamin, que pour lui tout ça est terminé. Jusqu’à ce que Skoda ait son âge. Dans un monde qui sera peut-être un peu moins fou. Tu verras, petite hirondelle.

En quelques pages, tout est dit. La violence et la mort, mais aussi l’amour, la confiance, la tendresse. Olivier Sillig, dans un style tout à la fois précis, simple, épuré, nous transmet des émotions qui bouleversent jusqu’au fond du cœur. Pas un mot de trop dans ce texte, les silences parlent d’eux-mêmes, de même que la chaleur ou le chant des grillons. Les hommes qu’on rencontre sont avares de paroles, les regards suffisent, qui en ont déjà trop vu. On se comprend face à la barbarie, alors on se tait. Que dire, de toute façon ?

Le corps à corps entre ce nouveau-né et ce jeune homme est d’une intensité troublante. Skoda révèle Stjepan à lui-même, le fait grandir par sa présence. Le jeune homme devient homme, mais aussi mère.

Voici une histoire intemporelle qui ne pourra que toucher le lecteur tant l’émotion affleure au détour de chaque phrase. Ce texte est de toute beauté qui fait écho au célèbre poème de Rimbaud, Le dormeur du val :

Alix Bayart

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

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Olivier Sillig Skoda, Buchet-Chastel, 2011, août 2011. 110 p. 11€

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