Olivier Hodasava est un voyageur virtuel. Il arpente quotidiennement les artères du monde de Google Street View. Quand l’image saisie devient le réel ultime de la fiction commune… De cette expérience est né un premier livre, Éclats d’Amérique, paru au printemps 2014 aux éditions Inculte. Pour Unidivers, l’arpenteur – qui se fait un peu géomètre – avance à la façon d’un fildefériste sur une ligne (presque) imaginaire : le 48e parallèle Nord.  La latitude sur laquelle est située la ville de Rennes.

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie. (Céline, Voyage au bout de la nuit)

Nove ZmakyJe pourrais parler cette langue que je croise sur les panneaux dans les rues de Nové Zámky, Slovaquie, ou tout au moins savoir la décrypter. Ma grand-mère paternelle était de la région. Seulement voilà, dans les années trente, elle vint tenter sa chance en France, travailler dans les champs, en Bourgogne.

Une aventure humaine…

En France, elle rencontra un homme plus riche qu’elle. Il s’arrangea pour la séduire. Peut-être espérait-elle secrètement qu’un jour il la prenne pour épouse…

Dans cette histoire, il y eut un enfant non désiré, ou tout au moins fruit d’un accident – un enfant abandonné à sa naissance mais à qui sa mère donna un nom – ce nom qui fut celui de mon père et qui est aujourd’hui le mien : Hodasava.

Nove ZmakyHodasava… Quatre syllabes associées dont j’ai longtemps eu du mal à m’accommoder. Je ne savais pas trop dire pourquoi. En partie, sans doute, parce qu’il me marquait comme « non français d’origine »… Et puis, les gens, autour de moi, avaient du mal à lui donner une origine géographique précise. Certains, l’entendant, pensaient au Japon, d’autres au Pays basque ou que sais-je encore…

Nove Zmaky
Nove Zmaky

Mais il y avait autre chose de plus profond que je ne comprenais pas faute de pouvoir le formuler. Du coup, pendant une bonne part de ma vie adulte, faute de mieux, pour échapper à ce nom, j’ai adopté un pseudonyme.

Cela fait seulement quelques années d’une certaine façon que je suis en paix avec mes origines, depuis que j’ai réalisé que ce qui me gênait, en fait, c’est que ce nom que je porte est une déclinaison au féminin, un nom de femme. Mon père aurait dû – et moi dans la foulée – s’appeler Hodasov. Mais dans les années trente dans la mairie du village où il fut déclaré, cela, visiblement, ne se savait pas. Personne n’avait pensé à masculiniser la terminaison de ce qui était en train de devenir son nom.

Nove ZmakyOui, j’ai compris cela et dans le même temps, je crois, j’ai réalisé qu’il fallait que j’accepte cette fatalité (être un homme avec un nom de femme ; être un peu l’équivalent de Simon Dame, Monsieur Dame, le personnage des Demoiselles de Rochefort dont on moque l’ambiguïté du nom). J’ai appris à composer avec la force symbolique du geste accompli par cette femme : donner son nom à un enfant qu’elle était en train d’abandonner ; c’était une part d’elle qu’elle transmettait et peu importe si un officier d’état civil n’avait su quoi en faire… J’ai réalisé cela et, d’une certaine façon, j’ai fini par adopter mon nom. Et aujourd’hui, alors que je me promène dans les rues de Nové Zámky, je photographie, je ne peux m’en empêcher, toute affiche sur laquelle figurent des mots dans cette langue qui pourrait être mienne.

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