Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

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Tant et si bien

L’achat d’une résidence secondaire était un projet de couple et n’avait sans lui plus aucun sens. En vérité, Ce-petit-con nourrissait quelques aptitudes aux élans capricieux et rentrerait bientôt, tout au moins pouvait-on y croire, sauf à envisager un drame prendre forme sur ce qui, pour l’heure, ressemblait encore à une fugue silencieuse. Par conséquent, après une hésitation de principe, Jérôme choisit d’honorer le rendez-vous prévu à l’autre bout de l’île. La voiture était garée derrière le commissariat et, parce que les mêmes chemins ne sont jamais identiques, il fallait cette fois prendre à gauche dans le paseo Vara de Rey pour s’engager deux rues plus loin en direction de Sant Carles. Las des embouteillages, Jérôme sentit quelques morsures de vie ronger son enthousiasme : d’abord la solitude, puis le doute, enfin la peur. Il alluma la radio pour chasser les perspectives aliénantes de la première, se heurta à l’incrédulité de la seconde, et archiva aussi sec la troisième. Après le jingle, la journaliste annonça les titres des news people. Un grand acteur (sous la toise) et une petite chanteuse (sans voix) venaient de rompre. L’histoire prenait fin pour un banal adultère maudit sous la croix et bénit sur les draps. À travers ce divorce médiatique, Jérôme remontait quelques années en arrière au temps de leur première rupture. Rien à envier à Hollywood lorsque, pour la première fois depuis deux ans, on les rencontrait l’un sans l’autre. « La routine des couples solides », chuchotait leur entourage, certain que cela ne durerait pas. À eux deux, hasards ou coïncidences, ils écumèrent toutes les soirées sans jamais se croiser malgré l’espoir secret de chacun. Quelques semaines plus tard, Jérôme rentra sur Berlin et Ce-petit-con partit rejoindre une amie à Vancouver, du côté de Lions Bay. Cependant la distance, une surprenante coïncidence géographique les unissait : même latitude et vastes forêts propices aux rencontres licencieuses. S’en suivirent de part et d’autre des liaisons qui n’eurent pas de fin mais de nombreux débuts.

Un tel investissement immobilier était envisageable grâce aux lecteurs de Jérôme, ses livres se vendaient de mieux en mieux, mais aussi et surtout parce que Ce-petit-con avait rejoint le cercle très restreint des peintres en vue. Chacune de ses toiles était source de spéculation avant même d’être peintes. Japonais, Russes et Chinois raffolaient de son style autonome qualifié d’Abstraction constructive par les critiques. L’argent tombait sans que ni l’un ni l’autre s’en étonne, faute d’en être demandeur et de n’en avoir jamais manqué.  Avec ses à-valoir Jérôme sacrifiait à son unique passion : les parfums. Il s’en était offert un sur mesure d’une célèbre maison des Champs-Élysées. Chypre viscontien baptisé Tant et si bien. Mélange captieux de bergamote et jasmin saupoudré de poivre sur un lit de santal et patchouli. Deux litres remis dans des flacons Baccarat quadrilobés. Il avait dans ce jus exceptionnel souhaité retrouver l’odeur caractéristique des poudres Leclerc et Caron. Chaque fois qu’il le portait, Jérôme fermait les yeux au souvenir trouble et intemporel du maquillage de sa mère qui l’embrassait en laissant sur sa joue l’ombre d’un fard tenace. S’y ajoutait la pointe acidulée des eaux de toilette de son père qui, l’été portait  Messire de Jean d’Albret, et l’hiver Soir de Paris de Bourgeois. Au reste, l’argent n’étant pas davantage qu’une liberté sur laquelle on apprécie laisser la clef en évidence, un soir de nouvelle chamaillerie Jérôme imagina rejouer Coup de foudre à Nottin Hill – la scène où Anna Scott (Julia Robert) offre un Chagall à William Thacker (Hugh Grant). lI prit contact auprès de Georges Yatrides, peintre interstellaire et métaphasique dont la forte inspiration nourrissait l’œuvre surestimée de Ce-petit-con, se voyant déjà lui faire livrer la toile comme dans le film… Mais l’accès au maître fut court-circuité par un galeriste fort courtois et peu timide en négociation. Jérôme dut se contenter de la lithographie à échelle réelle (81 x 116),  d’une œuvre de 1973 : Et la mort ne sera plus.

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Une voix noire

La fille de l’agence parle avec un fort accent russe. Genre aucun-défit-ne-me-résiste-et-vous-êtes-le-mien-aujourd’hui. Elle a la voix noire des fumeuses blondes. De ces femmes qui rajeunissent à contre temps, avec en toxine botulique et acide hyaluronique de quoi combler la dette extérieure d’un pays subsaharien. Je demande à visiter seul. Elle m’observe derrière ses lentilles bleues. Surprise. Pas un mot. J’ajoute qu’en cas de besoin je n’hésiterais pas à revenir vers elle, ce qui est bien entendu inenvisageable par morale esthétique.

La maison de plain-pied ressemble à mon appartement berlinois. Vastes pièces lumineuses sans couloir inutile. Vue mer protégée des indiscrétions du large par une végétation surabondante. La terrasse représente un tiers des surfaces avec perspective en aplomb d’une anse rocailleuse. Je photographie. Rien n’échappe à mon agitation. En fin de pelouse, quelques marches taillées dans le minéral clair favorisent une descente épineuse vers des rochers quasi parfaits, presque lisses, d’où plonger semble envisageable. Le décor est là. Absolu de formes réduites à l’essentiel. Quasi idéal. Raison pour laquelle l’endroit raisonne comme une possibilité d’avenir, à condition d’être deux et d’avoir affaire à un véritable agent immobilier.

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