Bien campée dans la grande Histoire de la Chine, l’autobiographie illustrée de Rao Pingru s’incarne dans le bonheur de sa vie familiale. À 94 ans, le vieil homme ne s’attarde pas sur les vingt-deux ans qu’il a passés en camp de rééducation, mais préfère évoquer les saveurs qui ont pimenté sa vie avec sa femme adorée, Meitang disparue en 2008. Oui, dans Notre histoire Rao Pingru conte l’amour de Pingru et Meitang.

 

De son enfance à Nanchang, Rao Pingru se souvient des nombreuses fêtes, des rites et des repas. La mémoire des saveurs est celle qui réjouit le plus Pingru et Meitang. Avec eux, nous nous délectons des mets succulents, galettes de lune, beignets de Xuzhou, raviolis poêlés, pains fourrés à la vapeur, des galettes à la ciboule.

Beaucoup de petits riens laissent sans raison particulière une profonde empreinte dans le cœur des gens ordinaires comme nous, devenant avec le temps des souvenirs d’une valeur inestimable.

RAO PINGRUEt pourtant, lorsque la guerre sino-japonaise éclate, Pingru a seize ans. Ses parents déménagent dans la concession française de Hankou et vivent une période de crise. En 1940, à l’âge de dix-huit ans, Pingru passe le concours pour intégrer l’armée et rejoint en 1941 l’académie militaire de Chengdu. Sa mère décède en 1942 alors qu’il livre ses premiers combats contre les Japonais bien entraînés. « Dans la première quinzaine de juin 1945, la défaite des troupes japonaises au terme de la bataille de l’ouest du Human était inéluctable, mais les survivants, repliés dans la ville de Shaoyang, tenaient fermement leur position. » L’assaut contre le solide ouvrage défensif japonais, Dashanling sera la dernière étape avant la capitulation japonaise.

Pingru rentre chez lui rendre hommage aux ancêtres, mais aussi pour le mariage de son frère et rencontrer celle à qui son père veut le marier, Meitang : « Avant de la connaître, je n’avais peur ni de mourir ni de partir loin de chez moi, et je ne me souciais pas du temps qui passe ; mais à présent je m’inquiétais de l’avenir, plus sérieusement que je ne l’avais jamais fait. »

RAO PINGRUDe retour dans son bataillon d’artillerie, Pingru est fier de montrer la photo de sa fiancée et il lui écrit chaque jour. Mais les pourparlers entre les nationalistes du Kuomintang et les communistes ayant échoué, la guerre civile éclate. La chance semble sourire à Pingru qui échappe plus d’une fois aux massacres. Pingru obtient alors une permission pour se marier avec Meitang. Après avoir tenté de monter un commerce de découpe de nouilles, Pingru travaille comme comptable dans la clinique de son oncle à Shanghai. Ils vivront de 1952 à 2003 dans un petit deux-pièces de trente-six mètres carrés et auront cinq enfants. En septembre 1958, durant la période du Grand Bond en avant, Pingru est envoyé dans un camp de travail dans l’Anshui. Il y restera vingt-deux ans.

À cause de moi, notre famille avait une mauvaise « origine de classe ». Les difficultés auxquelles Meitang devaient faire face à Shanghai n’étaient donc pas seulement économiques.

RAO PINGRUMême si l’on conseille à Meitang de divorcer, elle refuse, connaît la famine et les travaux difficiles, vend tout ce qui lui reste pour faire vivre sa famille. Sa correspondance avec son mari, jointe en fin de livre évoque le quotidien des années 70, les débuts de la diffusion de films à la télévision et son souci permanent pour sa famille. « À l’âge mûr, nous avons été séparés et notre famille réduite à l’indigence. Elle me répétait alors de prendre garde à ma santé, de ne pas attraper quelque mal ; quand les enfants ont acquis leur indépendance, elle a voulu venir seule dans l’Anshui pour vivre à mes côtés : “Si nous nous portons bien, profitons donc de nos vieux jours pour faire de petits voyages, aller au cinéma, manger de bonnes choses !” Voilà quelle personne elle était : candide, enjouée et néanmoins peu exigeante ; durant ces dizaines d’années où elle s’est ruée à la tâche, elle n’espérait rien d’autre que de mener une vie conjugale sereine et épanouie. »

RAO PINGRUComme tous les instruits, ses enfants sont envoyés à la campagne après leurs études. Pingru ne rentrera lui qu’en novembre 1979 et ne sera autorisé à reprendre son travail à la maison d’édition qu’en décembre 1980. Les enfants revenus dans leur ville d’origine peuvent enfin se marier et avoir des enfants. Mais ce temps serein est aussi celui de la vieillesse de Meitang et Pingru et des premiers soucis de santé. Le couple reste toujours très uni, chacun étant prêt à tout pour le bonheur de l’autre. À quatre-vingt-sept ans, Pingru n’hésite pas à enfourcher son vélo pour satisfaire un caprice involontaire de sa bien-aimée.

RAO PINGRUAvec ces illustrations colorées, son style narratif d’une grande simplicité, Dans Notre histoire Rao Pingru montre que la famille est la plus grande source de joie et d’inquiétude, l’espoir d’un printemps à l’issue un hiver difficile. Loin de s’indigner contre l’idéologie, la politique qui lui a coûté les meilleures années de sa vie, l’auteur préfère se souvenir des moments privilégiés vécus avec Meitang. Sa disparition fut sa plus grande épreuve.

L’infortune nous voue à l’effort,
Et quand vient la quiétude, le ciel ne nous rend pas nos années perdues ;
À ma grande douleur, finalement tu es repartie ;
Qui sait ce que réserve le sort ?
Passé les vicissitudes, ses poussières n’obscurcissent plus la vue ;
Dans une vie meilleure, j’espère que nous serons réunis.

Notre histoire, Pingru et Meitang, est un roman illustré de Rao Pingru, traduit par François Dubois, paru en janvier 2107 aux éditions du Seuil, 23 €, 360 pages

Tour à tour soldat, comptable et éditeur, Rao Pingru, 95 ans, est devenu peintre et écrivain à l’orée de ses quatre-vingt-dix ans. Sa sagesse, son style simple et vif, son talent d’illustrateur en font un auteur inclassable.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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