Avec ce nouveau spectacle, le québécois François Lavallée nous entraîne avec grâce et fermeté vers l’enfance. Une enfance en pleine tempête. 1986, souvenirs de gosses, souvenirs de jeux, mais souvenirs douloureux, aussi. Mais il y a les mots, les mots savoureux, la langue qui est la vraie patrie.

Les séquences évocatrices, courtes, s’enchaînent. Séparées par quelques notes de piano. 1986, la tempête s’installe et nous voici dans une classe, celle de François et au fond, penché sur son bureau un autre garçon, Martin, qui est comme sur une île, enferré dans sa différence, expulsé tout en étant là. Expulsé du groupe parce qu’il ne parle pas la même langue, lui il dessine. L’amitié de François pour ce garçon-là devra être clandestine, tragiquement clandestine. Les mots, savoureux, peuvent aussi détruire, griffer, expulser plus loin encore et meurtrir.
Sans aucun moralisme, sans faire la leçon François Lavallée nous mène vers une histoire singulière. La sienne. Mais nous la connaissons tous. Le désir de plaire s’affronte à une volonté de ne pas blesser, volonté faible souvent, grain de lumière falote qui toujours vacille et toujours menace de s’éteindre sous le vent glacé de la cruauté, si commune cruauté qu’elle en perd son nom, qu’on ne sait même plus ce qu’elle est. Au sein d’une communauté dans laquelle on connaît sa place il faut alors avancer contre le vent, contre le blizzard glacial d’une neige miroitante qui, d’amie se meut en ennemie d’autant plus convaincant qu’il est terriblement muet. Le terrible glacis de l’unanimisme établi. Avancer, tendre la main vers l’autre, l’autre petit garçon qui lui n’ont plus n’ose pas, ne peut pas vers un pas dans notre direction. Lui qui voudrait trouver sa place parmi les Autres en restant ce qu’il est, autre. Tendre un regard, protéger contre les autres, contre le groupe qui toujours veut imposer son désir, son désir qu’il ne comprend pas, qu’il ne nomme pas. Avant qu’il soit trop tard, et si c’est trop tard alors, au moins faire germer le grain. Pour soi, pour les autres aussi.
C’est important ces récits, ses souvenirs enfouis de l’enfance qu’on regarde souvent dédaigneusement. Ces histoires qui nous construisent sans que nous le sachions et qu’enfant nous pouvions raconter, essoufflés, emportés par le rythme des mots qui s’extrayaient, s’arrachaient au langage mutique.
Condensé en une heure d’un spectacle sobre et attachant c’est tout cela qui nous dévoile François Lavallée dans une langue dense et ramassée aux accents d’enfance il vient, avec sincérité et une rugueuse tendresse nous révéler ce quelque chose que nous savions, mais qui s’était trouvé dissimulé sous les couches successives des ans.
Intense et émouvant, subtil et précis, Les Autres ce serait un one-man-show sans l’égo, grave autant que léger qui pointe du doigt sans dénoncer ni condamner, qui amène même le sourire sans l’argument massue du comique facile qui a toujours, lui, besoin d’une victime qu’elle soit l’autre ou Les Autres. À voir, vraiment.

Thierry Jolif

François Lavallée, Les Autres (création Mythos 2013), Théâtre de la Parcheminerie, samedi 20 avril 2013, 14h30, 12 / 10 euros, VIF : 5 euros, Sortir : 6 euros

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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