Le célèbre lapin en smoking est orphelin. Son fondateur, l’américain Hugh Hefner, est décédé mercredi 27 septembre dans sa propriété de Beverly Hills, la fameuse Playboy Mansion à l’âge de 91 ans. Connu pour sa philosophie hédoniste, l’homme incarnait à la fois la liberté de parole et la domination masculine. Retour sur un personnage transgressif.

Paru le 1er décembre 1953, dans une Amérique encore pudibonde et marquée par les valeurs WASP, le premier numéro de Playboy annonce la couleur du magazine : « Pour la première fois en couleurs dans la presse, les fameux nus de Marilyn Monroe. » Le message est clair : Playboy sera transgressif ou ne sera pas. Et bien qu’allant à l’encontre des mœurs officielles, le numéro rencontre un succès immédiat. Plus de 50 000 exemplaires seront vendus en l’espace de quelques semaines. Par la suite, le magazine de « divertissement pour hommes » affirme sa réussite et sa marque de fabrique : des photos de playmates – de femmes nues – affichées sur les pages centrales. Par ce choix éditorial, Hugh Hefner assume dès les années cinquante une posture favorable à la révolution sexuelle et à la liberté des mœurs. Un véritable paradoxe, pour peu que l’on considère son enfance. Car Hefner est né en 1926 dans une famille de protestants conservateurs : « J’ai été élevé dans une configuration où le sexe était fait pour procréer et le reste était du péché. C’est abominable » confie-t-il à la Soma Review.

Hugh Hefner se construit donc en opposition aux valeurs traditionnelles, à la « moralité » stricte  découlant de l’éducation chrétienne protestante puritaine qui imprègne encore l’Amérique de l’époque. Playboy est ainsi le premier magazine à publier des photos de femmes entièrement nues et non semi-couvertes comme l’étaient nombre de pin-up. À ce titre, le fameux lapin en costume, dessiné par Arthur Paul, est bien plus qu’un simple logo. Il représente le modèle masculin que Hugh Hefner défend et incarne : le gentleman à la fois insolent et éduqué, célibataire et libertin, hédoniste et consommateur. Difficile de s’éloigner davantage de l’image du « bon père de famille », marié, fidèle, correct, et qui laisse à son épouse les plaisirs décadents de la consommation.

Malgré son apparence volontairement trublionne et charnelle, Playboy ne se contentait pas de vendre de la peau nue. D’autres thématiques subversives ont été abordées par la revue. Ainsi, en août 1955, le mensuel publie la nouvelle de Charles Beaumont, The Crooked Man, (l’homme tordu), préalablement rejetée par le magazine Esquire. La nouvelle présentait un univers alternatif où l’homosexualité était la norme et dans lequel les hétérosexuels étaient persécutés. À son lectorat outré, Hugh Hefner répondit : « S’il est inapproprié de persécuter un homme hétérosexuel dans une société homosexuelle, alors il est également inapproprié de persécuter un homosexuel dans notre société ». Le magazine se démarquera de nouveau en 1965 et 1966, années durant lesquels l’auteur Alexander Haley réalisera un entretien avec les leaders du mouvement des droits civiques, Malcom X et Martin Luther King, mais aussi une interview virulente de George Lincoln Rockwell, le fondateur du parti nazi américain. Il serait donc erroné de résumer le mensuel aux mots « sexe » et « consumérisme ».

Mais personne n’est imperméable à la critique. Hugh Hefner tout comme son magazine peuvent être perçus sous deux angles. Le premier nous présente un pionnier de la révolution sexuelle et de la liberté d’expression ; l’autre, un apôtre de la domination masculine qui a bâti son empire sur la marchandisation du corps des femmes. Car l’hédonisme et le libertinage défendus par Hefner présentaient un défaut… celui d’être réservé à la gent masculine.

HUGH HEFNER

Morgane Russeil est étudiante à Sc. Po. Elle réalise son stage de web-journalisme à Unidivers. Elle est également lauréate du 33e Prix du jeune écrivain francophone.

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