MONTGOMERY, ALABAMA, DE 1955 À 2019 : DROITS CIVIQUES DES AFROAMÉRICAINS AUX USA

La ville de Montgomery, dans l’Alabama, a élu le mardi 8 octobre 2019 le premier maire noir de son histoire. Tout un symbole pour cette ville du sud des États-Unis qui fut brièvement la capitale des Confédérés lors de la guerre de Sécession et le berceau de la lutte pour les droits civiques. Le démocrate Steven Reed a obtenu plus de 67% des voix face à son adversaire. Il vient de prendre ses fonctions le 12 novembre. Ce magistrat de 45 ans avait été l’un des premiers juges de l’État à accorder des certificats de mariage aux couples homosexuels en 2015. Sa victoire est un symbole pour la ville de 200.000 habitants, dont 60% sont noirs.

C’est à Montgomery que les États esclavagistes avaient fait sécession en février 1861 et décidé de former la Confédération sudiste, dont la ville fut la première capitale. C’est à Montgomery aussi que le jeune pasteur baptiste noir Martin Luther King a lancé un mouvement de protestation non-violent contre la ségrégation. Et c’est à Montgomery enfin, en 1955, que fut condamnée à une amende Rosa Parks qui avait refusé de laisser son siège à un blanc dans un bus de la ville.

Si Martin Luther King est la plus célèbre figure du combat antiraciste aux USA, la bataille menée par les femmes noires n’a pas été, à l’époque, de moindre importance, loin de là. Le livre de Tania de Montaigne, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, a mis en lumière le destin de celle qui, presqu’un an avant le geste de Rosa Parks, refusa, elle aussi, d’obéir aux injonctions d’un contrôleur de bus de la ville de Montgomery qui lui intimait l’ordre de laisser sa place à un blanc. Devant la résistance nette et déterminée de la jeune fille, deux policiers, appelés en renfort, « l’attrapent chacun par un bras et la forcent à descendre. Elle ne se défend pas, mais répète qu’elle a des droits. Tenue comme un quartier de viande, comme un paquet de linge sale, elle continue à leur parler de légalité. Eux ne lui parlent de rien, elle n’existe pas […]. Vous êtes une femme donc moins qu’un homme et vous êtes noire donc moins que rien » (Tania de Montaigne).

Claudette Colvin et Rosa Parks ne furent pas les seules femmes à désobéir aux autorités ségrégationnistes et à subir la violence de cette ville du Sud profond. Outre ces deux jeunes femmes courageuses, il y eut également Gertrude Perkins, violée impunément par deux policiers de la ville, Ella Ree Jones, une étudiante qui refusa de laisser sa place, elle aussi, et battue par la police locale, Mary Louise Smith, une autre étudiante, refusant pareillement de céder son siège, enfin Joe Ann Gibson qui déclencha avec Claudette Colvin le mouvement de boycott des bus de la ville en 1955, cette « odyssée de l’égalité » comme l’a écrit le romancier africain francophone Eugène Ebodé.

Le procès qu’on fit à Claudette fut évidemment d’une totale iniquité où la mauvaise foi des blancs, témoins de la confrontation dans le bus, n’eut d’égale que celle des policiers acteurs de l’arrestation.

Ici l’équité est d’une importance minime, ce qui compte c’est que la coutume ségrégationniste triomphe. (Tania de Montaigne).

Condamnée et humiliée par les autorités de justice de Montgomery, Claudette fut pourtant considérée avec méfiance par certains leaders noirs, en particulier Edgar Daniel Nixon, président local de la « National Association for the Advancement of Colored People », au motif qu’elle n’était pas mariée et se trouvait alors enceinte d’un homme marié et blanc, ce qui pouvait affaiblir, selon lui, son statut et son image de victime aux yeux de l’opinion. C’est donc Rosa Parks qui deviendra la figure féminine emblématique du combat de la population noire. « Elle pouvait parler à la classe moyenne, elle en avait l’allure, les codes, les fréquentations » (Tania de Montaigne). Et la trop discrète et trop libre Claudette fut ainsi marginalisée dans l’histoire du mouvement des droits civiques.

Après ces sombres années d’injustice et de lutte, Claudette Colvin, aujourd’hui âgée de 80 ans, est retournée au silence d’une vie qu’elle a toujours voulu discrète, pour ne pas dire anonyme.

Elle est une de ces silhouettes qui parcourent les rues, sans éclat, désireuse de ne pas être à nouveau maltraitée par l’Histoire. (Tania de Montaigne).

Il aura fallu cet ouvrage, écrit avec sobriété et force, pour révéler aux lecteurs francophones la vie et le sort de cette femme méconnue, digne, courageuse et exemplaire, actrice majeure du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

CLAUDETTE COLVIN

Nombre d’Américains eux-mêmes la découvrirent tardivement au travers de la biographie de Phillip Hoose « Twice toward justice », qui reçut le National Book Award en 2009. Rosa Parks, quant à elle, disparue en 2005, fut le sujet du beau récit d’Eugène Ebodé, « La rose dans le bus jaune » paru en 2013.

À lire :
Noire : la vie méconnue de Claudette Colvin par Tania de Montaigne, Grasset, 2015, 171 pages , ISBN 978-2-246-78528-6, prix : 14.90 euros.
La rose dans le bus jaune par Eugène Ébodé, Gallimard, coll. Folio, 2016, 384 pages, ISBN 9782070468249, prix: 7.90 euros.

À écouter :
-interview de Claudette Colvin sur le site de « Democracy now ! »
-interview de Tania de Montaigne.

 

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