Michel Fromaget s’est attelé à une œuvre considérable : remettre en perspective une anthropologie largement oubliée depuis des lustres. L’anthropologie du ternaire « corps-âme-esprit ». Elle situe sans doute un point de rupture majeur entre les époques précédentes et notre contemporanéité toute informée de la dyade cartésienne : « corps-âme ». À l’heure où un Robert Redeker conceptualise « egobody », le neghumain, cet homme devenu « sans souci » après avoir évacué son âme pour n’être plus qu’un corps-ego, saluons ce projet ambitieux qui ambitionne de replacer au cœur des sciences humaines une compréhension ternaire de l’homme complet ou achevé.

Dans un texte publié dans nos colonnes, Michel Fromaget avait su apporter aux lecteurs d’Unidivers, la clarté et la subtilité avec laquelle, dans un style accessible, il savait exposer la profondeur et l’importance d’un tel sujet. Dans cet ouvrage, qui regroupe, dix exposés, c’est avec le même bonheur que l’auteur fait remonter jusqu’aux yeux de son lecteur des réalités humaines trop souvent considé comme des approximations de temps ‘reculés’, au pire comme de très vétustes balivernes !

Surtout, ce qui apparaît rapidement dans ces communications toujours posées et mesurées, jamais pédantes ni agressives, c’est que nous autres modernes sommes concrètement « coupés » de cette expérience. Coupés de ce qui fut non seulement une « théorie »  ou une « vision » de l’homme, mais bel et bien une réalité vécue, incarnée. De cette situation vivante, ressentie par l’homme dans son intégralité découlait, comme d’une observation attentive, la « théorie ». Mais, c’est comme si la vie moderne et son acceptation d’une certaine maîtrise spéculative et technique était venue inverser sur le long terme cette manière de faire et de voir. Jusqu’à imposer à l’homme réel de se conformer à un langage artificiel. À une pensée pré-définie, une anthropologie, un discours sur l’homme qui fait l’homme.

C’est donc tout à la fois un rappel des faits et à une analyse des perturbations engendrées par le paradigme dualiste que tisse Michel Fromaget. Ce faisant, il jette une lumière révélatrice sur les grandes questions anthropologiques qui agitent notre époque la place du corps et de son image dans nos sociétés : le suicide, l’euthanasie (cf. le très bon texte sur « Bonne mort et spiritualité », p. 63 à 86), le cadavre (cf. « Les cadavres extraordinaires. Essai de thanatologie mystique », p. 277 à 320).

 Si le style et la conviction de l’auteur n’étaient pas aussi enthousiastes, le tout serait susceptible d’effrayer quelques lecteurs. Plus exactement, ce qui effraie l’individu post-moderne, c’est l’intuition que l’acceptation de cette anthropologie conduit ipso facto à reconsidérer « l’immortalité de l’âme ». Une immortalité à double entrée, car sans la croissance en elle de l’Esprit (dont la définition reste toujours insuffisante), l’âme peut bel et bien mourir. Quel abîme ! L’auteur revient donc avec une constante précision sur ce fait anthropologique et les traumatismes qu’il engendre de tout temps, en particulier à notre époque. Bref, jusqu’où saura tenir ce repli de l’âme sur le corps, cette négation de l’âme, propre à l’anthropologique dualiste (pensée-matière) ? Elle semble aujourd’hui craquer de partout.

C’est donc à une urgente reconsidération de nos paradigmes anthropologiques que nous invite ce travail de Michel Fromaget avec une sobre prudence (cf. « Mystique et évolution de l’espèce humaine : quelques aspects éthiques de la question », le dernier essai du livre admirablement équilibré). Prudence, donc, mais joie aussi. Joie de celui qui sait qu’il révèle avec un enthousiasme un pan de la réalité humaine, si bellement humaine et si sottement occulté par tant de fanatismes.

Seul bémol, on regrettera les répétitions. Les redondances gâchent le plaisir de la découverte, d’un essai à l’autre. Certes, nous sommes ici en présence de textes rédigés dans le cadre de lectures et de conférences. Toutefois, étant donné la profondeur du sujet et l’agréable style général, on aurait aimé une refonte attentive afin d’éviter le seul écueil qui pourrait conférer – en particulier dans les cent premières pages – un aspect pompeux  à un travail qui ne l’est pas une fois passé ces premiers désagréments.

D’autre part on regrettera le choix du titre. En effet, en dehors du premier chapitre, il est assez peu question des « trois sortes » d’amour (eros, philia, agapé). Sur ce sujet de l’amour, il est fort dommage que la réponse apportée Robbe-Grillet et Ferry n’ait été développée plus avant.

Autre point positif, le lecteur se réjouira des très belles pages consacrées au travail acharné du trop méconnu Maurice Zundel. Quant aux considérations sur l’expérience « corps-âme-esprit » vécue et accessible à chacun développées dans le chapitre « De l’émerveillement et de la joie sans cause » (p. 185 à 214), elles invitent tout bonnement à une roborative contemplation.

Thierry Jolif

Michel Fromaget, Eros, Philia, Agape, Nouveaux essais d’Anthropologie spirituelle, Editions Romaines, 2008

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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