Alan : depuis plus de 10 ans, Emmanuel Guibert met en BD les souvenirs d’Alan, soldat américain, resté en France et devenu son ami. Avec « Martha et Alan », il poursuit cette œuvre avec un talent graphique jamais atteint. Tendre et magnifique.

 

Martha et Alan GuibertCe livre BD Martha et Alan est mince et peut se lire en quelques dizaines de minutes. Et pourtant il marque les esprits et reste en vous longtemps. Car les mots sont rares, simples, mais porteurs d’amour et de nostalgie. Car les images sont exceptionnelles de beauté. Cet ouvrage est l’une des plus belles BD de ces dernières années.

L’auteur, comme le lecteur, pouvait pourtant se dire que tout avait été écrit et dessiné sur la rencontre en 1995, puis l’amitié entre le coauteur de « Le Photographe » et Alan Ingram Cope, soldat américain resté en France après la Libération. Les trois tomes de « La guerre d’Alan » puis en 2012 « L’enfance d’Alan », saluées comme des BD majeures, semblaient avoir exploré tous les souvenirs du GI.
Martha et Alan GuibertMais Guibert a l’amitié solide, même après la mort de son ami étranger en 1999. Il reprend alors un souvenir banal, comme on en a tous, celui d’une amitié enfantine (d’« amour » ?) avec une petite fille Martha, interrompue pendant plus d’un demi-siècle, et reprise avec une correspondance conservée et retrouvée. C’est simple et minimaliste tel ce propos d’Alan  :

Nous avons eu des années de bonheur ensemble

Martha et Alan GuibertEt le talent immense de Guibert est de coller sur ce récit, des images d’une virtuosité étonnante. Comme si traiter un thème récurrent l’obligeait à innover en explorant de nouveaux domaines graphiques, le dessinateur a abandonné les cases pour utiliser totalement les dessins double pages. Ce format par sa taille privilégie l’esthétisme. Il faut ce vaste espace pour traduire l’atmosphère des rues de villes moyennes américaines dans la Californie des années trente où la végétation a un rôle important.

femmes au jardin Monet
Femmes au Jardin, Claude Monet vers 1866

Rarement des arbres ont été aussi bien dessinés comme ce jacaranda majestueux et imposant. Par une technique nouvelle pour lui, utilisant des encres, de la craie, des aquarelles sur des films plastiques, il oscille entre dessins sombres et contrastés et des dessins lumineux, dont les effets de feuillage et d’éclairage, ne sont pas sans rappeler l’éclat de tableaux des « Femmes au jardin » de Claude Monet. Pareillement, Guibert n’hésite pas à tourner de manière cinématographique autour d’Alan et de la mère de Martha, pour en quatre dessins exprimer les sentiments des deux personnages.

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Plus traditionnel chez le dessinateur, mais magnifié dans Martha et Alan par l’espace grand ouvert, on retrouve ces dessins sans fond déjà utilisés, notamment dans « l’enfance d’Alan », comme si les personnages flottaient dans un espace uniforme et irréel. Pas de décor pour distraire de l’essentiel, les attitudes et les silhouettes des danseurs qui virevoltent dans un tourbillon ébouriffant. Cette technique de simplification apparente convient parfaitement au minimalisme de l’écriture. Les textes des souvenirs d’Alan sont en effet courts et simples. Seuls, ils ne sont pas de la littérature. Mais associés aux dessins ils prennent une force supplémentaire par une complémentarité exceptionnelle.

Le graphisme et l’écriture se répondent pour valoriser l’autre. Et l’ensemble traduit merveilleusement le sentiment essentiel de cet ouvrage : la naissance du sentiment amoureux. La tendresse traverse toutes les pages en laissant aussi un espace au non-dit, au regret, à ce qui ne s’est pas réalisé et qui aurait pu être. Comme dans les dessins de rues aux perspectives époustouflantes, des carrefours ont fait diverger les vies d’Alan et de Martha qui ne se retrouveront que soixante ans plus tard.

Martha et Alan GuibertMartha & Alan est l’opposé du livre d’aventures. Aucun rebondissement à chaque page. Aucune action violente. Pourtant on a envie de tourner les feuilles, pour découvrir le chef d’œuvre qui suit, pour écouter la petite musique de mots simples d’un homme simple qui raconte simplement sa vie et que transpose avec talent son ami dessinateur. On se dit que Guibert n’a pas fini de s’immerger dans les souvenirs d’Alan avec qui il prolonge ainsi un dialogue silencieux, mais partagé avec des milliers de lecteurs.

Magnifique, superbe, cette BD Martha et Alan mérite l’admiration. Elle mérite le silence de l’émerveillement. Et, peut-être qu’aucune chronique ne soit écrite à son sujet.

BD Martha et Alan Emmanuel Guibert, L’Association, maison d’édition de bandes dessinées. 120 pages. Parution septembre 2016. 23 €

Si votre libraire est généreux, il vous donnera de petits posters fournis par l’éditeur qui valoriseront des dessins du livre.

L’ASSOCIATION
104 RUE ORDENER
75018 PARIS – FRANCE

tél. : 01 43 55 85 87 / fax : 01 43 55 86 21

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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