Manuel Candré est l’auteur de deux romans remarqués parus chez Joelle Losfeld – Autour de moi et Le portique du front de mer. L’écrivain a participé au recueil de textes Leurs contes de Perrault (à paraître chez Belfond). Introduction d’une œuvre en gestation.

 

manuel candré Unidivers : Manuel Candré, vos deux premiers romans ont rencontré un très grand succès. Le premier, Autour de moi, consistait en un roman d’apprentissage très émouvant. Il expliquait ce qu’un enfant qui grandit retient assurément des parcours de vie quand celle-ci jalonne à la fois la perte, le deuil, le meurtre, l’élimination, le sentiment d’élévation, la rédemption, les réminiscences. Le second, intitulé Le portique du front de mer, était très différent. Ce récit très articulé et maîtrisé, en hommage à l’excellent Ballard, était élaboré – ce n’est pas vain de le rappeler – sans cassure de rythme. D’où « quelques fulgurances poétiques autour du cycle des saisons, du glissement de l’illusion vers la réalité, de celui du crépuscule vers l’aurore, de la disparition vers l’apparition, de la mort vers la re-naissance, de l’invisibilité vers les éclats de la vérité ». Une espèce de dédale spatio-temporel que la rédaction d’Unidivers avait largement apprécié. Pouvez-vous nous dire comment s’annonce votre troisième livre ? Est-il, en quelque sorte, une fusion des deux précédents ? Au contraire, est-il une nouveauté (très inspirée) à part entière ? Quand paraît-il ? Chez le même éditeur ?…

Manuel Candré : J’envisage chaque ouvrage comme le fragment d’un continuum littéraire, chacun d’eux représentant si on veut une galaxie flottant à l’intérieur de mon propre cosmos. Ces ouvrages peuvent paraître très différents dans les paysages narratifs qu’ils proposent, cependant tous appartiennent fondamentalement au même univers. Il me semble, par ailleurs, que le livre que je termine me permet toujours d’écrire le suivant. Ainsi, pour différent qu’il sera, mon prochain roman devra tout aux deux premiers (je veux dire… dans les possibilités qui se révéleront à moi à travers lui). Permets-moi de t’en révéler ici le fantasque sujet :
801517Il s’agit d’une histoire de fantôme – un fantôme qui entend des voix – dans le ghetto juif d’un Prague fantasmé. Le livre poursuit de creuser une faille qui me sert de fil : l’impossibilité de n’être jamais relié et la solitude fondamentale qui en découle, au milieu des artifices sans cesse délivrés par l’existence. C’est un livre sur la langue qui coupe du monde dans le même temps qu’elle en permet la connaissance, c’est un livre sur les échecs répétés et la vanité de l’espoir. C’est également une tentative d’interroger, non pas les fameuses problématiques contemporaines qui ne m’intéressent guère, mais une mystique inversée, à partir d’éléments fondamentalement transcendantaux comme la figure du fantôme, ou la tentative d’être relié à Dieu, pour les convertir en pure énergie de l’immanence. Plus que tout c’est un livre sur la déréalisation. Qui finit par parler d’aliénation et de possession. Et aussi du mal. Je ne sais pas encore quand il paraîtra, mais ce sera évidemment chez Joëlle Losfeld.

U : Vous avez accepté de participer avec d’autres auteurs (Cécile Coulon, Alexis Brocas, Emmanuelle Pagano, Hervé Le Tellier, Frédéric Aribit, entre autres) à l’écriture d’un Recueil publié chez Belfond à la rentrée — Leurs Contes de Perrault. Contes, qui, sans nul doute, ont marqué de leur empreinte, notre enfance à tous. La quatrième de couverture du recueil est éloquente : elle parle « d’histoires universelles, revisitées, passées au tamis du propre style de chaque écrivain et de son goût du jeu littéraire ». Vous sentez vous en accord avec cette présentation ? De quoi avez-vous parlé, que vous a apporté cette participation ? Globalement, l’univers du conte ou les histoires anciennes que vous lisiez étant enfant ou adolescent ont-ils, d’une manière ou d’une autre, imprégné votre espace littéraire tel que vous le retranscrivez aujourd’hui dans les histoires que vous racontez ?

Manuel Candré : Chaque texte est pour moi l’occasion de me poser une question, toujours la même : Pourquoi et au nom de quoi viendrais-je emmerder les gens avec mes histoires. Prétendre écrire, demander à des lecteurs de vous consacrer du temps et éventuellement de l’argent implique une forme de responsabilité (comme toute vraie tentative de se rendre libre). Partant de ce minuscule effroi, lorsque Magali Brénon, chez Belfond, m’a proposé de participer à cette aventure, j’ai cherché à en mesurer les conséquences éthiques, si on veut. Si j’acceptais de livrer une nouvelle version d’un des plus fameux contes de Perrault, il fallait que la variation 9782714469045_1_75proposée se transformât en variance supplémentaire du mythe. J’entends par là que ma version devait abonder le conte, et l’ensemble de ses versions existantes, pour qu’ensemble, ils s’enrichissent et forment ce que je pourrais appeler La fiction Poucet. Et il ne suffit pas, pour cela, de proposer simplement une version additionnelle qui répondrait trop facilement à « la façon dont je vois les choses », mais d’enrichir profondément le conte, d’en permettre le déploiement dans l’espace, le temps et le symbole. En outre, je souhaitais ardemment éviter l’écueil d’un Poucet 2015, dont la seule contemporanéité aurait tenu dans le fait de mimer l’époque. J’ai donc choisi de confronter Le petit Poucet à un autre mythe, tous deux appartenant entre autres à la catégorie des récits de la dévoration. Je n’en dirai pas plus, mais laisserais toutefois un petit caillou blanc à votre attention, le récit s’appelle : L’odyssée de Poucet.

U :  En librairies ou dans des soirées, vous lisez et partagez quelques extraits des livres des autres. Quelle place accordez-vous à l’oralité ? Pensez-vous qu’un livre lu à voix haute intensifie davantage le texte tout entier, et semble ainsi plus « recevable » pour le lecteur ? Aimeriez-vous lire un livre entier sur une scène de théâtre comme le font Pennac et Angot en livrant un peu plus de vous-même, en participant à la mise en scène du récit ?

Manuel Candré : L’oralité me sert essentiellement à dire des grossièretés que mon être bridé prend pour des affranchissements, pour le reste je ne m’y intéresse pas particulièrement. Il est vrai que j’ai découvert un authentique plaisir à lire en public la plupart du temps mes textes, mais aussi, parfois, ceux des autres. J’ai connu il y a quelque temps une grande émotion à faire une lecture musicale, au Silencio, avec le guitariste Mathieu Goudot, et toute autre expérience de ce type me ravirait, mise en scène ou non. Mais je ne possède pas et je ne posséderais jamais la puissance d’un comédien pour porter un texte.
Pour autant, je ne considère pas que la lecture à voix haute soit plus vertueuse ou prodigue en sensations que la lecture silencieuse. De même que je ne crois pas que la pratique du « gueuloir » vous transforme automatiquement en Flaubert. Néanmoins, pour pondérer cela, j’ajoute que certains immenses écrivains sont aussi devenus d’immenses lecteurs de leur œuvre, je pense particulièrement à Antoine Volodine, et que pouvoir assister à ces performances est une bénédiction.

U :  Que lisez-vous actuellement ? Que pensez-vous de la production littéraire française de ces dernières années et de ce rituel « franco-français » de rentrée littéraire ?

Manuel Candré :  Je lis Perceval ou le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes qui me paraît jeter une incroyable passerelle entre le récit antique, comme L’Iliade ou l’Odyssée et le roman moderne, ainsi que Le bavard, de Louis-René des Forêts, que j’ai récemment découvert. Je ne fais pas partie de ceux qui possèdent, en même temps qu’une vaste culture, une intelligence critique et les outils pour en tirer des discours signifiants. Je crois toutefois partager le sentiment avec beaucoup que l’édition est devenue un milieu terriblement normé, en France ou ailleurs. Chaque rentrée littéraire me semble présenter quatre ou cinq types de livres, pas plus. Je me demande ce que seraient devenus, dans ce contexte, des ouvrages comme ceux d’Oskar Panizza, par exemple. Je ne sais pas si les rentrées littéraires sont utiles ou non, mais j’imagine qu’elles le sont sinon pourquoi, dans le cas contraire, en faire deux par an.
Des-Forets-et-QueneauPour ce qu’il m’en semble, la littérature contemporaine française propose cependant régulièrement des livres qui l’honorent pleinement. Mais je suis également obligé de constater que le plus souvent, ce ne sont pas ceux-là qu’on met en avant, mais d’autres dont la faculté à se faire passer pour un produit culturel est plus aboutie, ou qui, simplement, satisfont le landernau par répétition du même. La manière dont a été traité dans une célèbre émission radiophonique un auteur comme Volodine, lorsqu’il a fini par recevoir pour Terminus radieux un prix à la mesure de son talent, au bout de 40 ouvrages dessinant dans le ciel une des plus vertigineuses constellations littéraires qui devrait lui valoir selon moi le Nobel dans l’instant, est significative de la profonde vulgarité du siècle.

U : Comment travaillez-vous ? Quel temps régulier consacrez-vous à l’écriture ? Possédez-vous des rituels chers à certains écrivains ?

manuel candré
Manuel Candré par Catherine Hélie pour Gallimard

Manuel Candré : J’écris peu, car j’ai une activité salariée qui m’occupe à plein temps, mais je précise que ce rythme petit s’accorde bien à ma puissance menue. Je consacre donc tous les jours ouvrés une heure de mon temps à l’écriture, entre 13 h et 14 h, dans la cave d’un café qui jouxte mon lieu de travail.
Ceci même est le rituel qui me permet de pratiquer l’écriture comme une routine, j’exerce mon corps d’écriture pendant une heure chaque jour, comme d’autres vont courir ou faire un sudoku. Le soir ou le week-end, je peux retravailler sur épreuves à partir du moment où celles-ci se présentent à moi comme telles. Ma routine s’organise donc autour des séquences suivantes : entrer dans le café Le Télescope, y retrouver des amis, partager avec eux quelques blagues du meilleur goût, commander un café-filtre, descendre dans la cave, m’asseoir sur une chaise mise à ma disposition et l’ordinateur bien calé sur les genoux, écrire en sirotant mon café, tout en saluant, de temps à autre, les clients qui descendent pour faire pipi.

Manuel Candré – Joëlle Losfeld éditions

Écrivain et chroniqueuse littéraire, Laurence Biava contribue à plusieurs revues culturelles. Elle a créé, en 2011, l’association Rive gauche à Paris afin de créer et de soutenir des événements culturels liés au milieu littéraire ainsi que deux Prix littéraires. Le premier, le Prix Rive gauche à Paris, rend hommage à l’esprit rive gauche parisienne depuis le 19e siècle, et récompense une œuvre littéraire en langue française, qui privilégie la fiction. Le second, le Prix littéraire du Savoir et de la Recherche, est tourné vers tous les savoirs et les sciences.

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