LES ÉDITIONS AU VENT DES ILES NAVIGUENT LE PACIFIQUE DEPUIS 30 ANS

L’année 2020 marque les 30 ans des éditions Au vent des îles. Basées à Tahiti, elles permettent à la littérature du Grand Pacifique – et de la Polynésie française en premier lieu – de rayonner. Bilan de cette année anniversaire ? Des préparatifs chamboulés par le contexte actuel, mais Christian Robert, directeur et fondateur des éditions, s’est adapté avec le sourire.

Du guide pratique aux écrits universitaires en passant par des romans néo-zélandais, le catalogue de la maison d’édition Au Vent des îles regroupe environ 250 titres. Depuis Papeete, à Tahiti, Christian Robert et son équipe travaillent avec passion afin de diffuser la littérature du Grand Pacifique – souvent mise de côté – dans le monde francophone.

Une genèse surprenante

L’aventure a débuté dans l’imprimerie et le graphisme, Christian Robert ne se destinait pas à être un éditeur. Directeur d’une imprimerie, il a travaillé sur son premier livre à la fin des années 80. « Le livre s’appelait Te Fare, architecture tropicale de Tahiti. C’était un petit livre largement illustré sur des vieilles maisons coloniales de Tahiti qui disparaissaient les unes après les autres. Elles n’étaient pas habitées et les grands terrains étaient récupérés par la réalité de l’urbanisation. Il fallait garder une trace de ces maisons. C’était il y a 30 ans, et après on a fait 2 livres, puis 3, puis… », se souvient l’éditeur.

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Showroom Au vent des îles à Tahiti @P. Bacchet

Christian Robert ne s’épanouissait pas dans l’imprimerie ou le studio graphique, mais cette entrée depuis le monde de l’imprimerie lui donne un regard particulier sur la création du livre. « Notre première approche de l’édition ne s’est pas faite par la littérature ou le texte, mais par le papier et l’encre. Ça nous plaît de voir le livre naître, le fabriquer, et d’assister à sa renaissance face au public, puis essayer de l’accompagner pour qu’il vive au mieux. Faire un livre c’est stimulant intellectuellement mais c’est aussi concret, on choisit comment tourner la chose pour qu’un ouvrage trouve son public, quels moyens on met en place. Et être autonomes et indépendants, ça nous permet de faire nos erreurs et de les assumer. »

L’activité de la maison a démarré grâce à des auteurs de l’université de Polynésie française, et c’est même à l’un d’entre eux qu’Au vent des îles doit son nom à la fin des années 90. « Quand on a décidé de ne plus faire que des livres, il nous a fallu créer une marque. J’avais des petites difficultés à choisir le nom. Je savais ce qu’il devait contenir, il fallait les îles, il fallait du vent parce que j’aime bien l’idée du vent et puis en Polynésie, un archipel s’appelle les îles Sous-le-Vent. Un soir je discutais avec Bruno Saura, un anthropologue de premier niveau et professeur d’université qui lui a une intelligence synthétique. Instantanément, il m’a dit “c’est Au vent des îles” et c’était vrai, c’est Au vent des îles. »

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Des sciences humaines et publications universitaires, l’activité de la maison d’édition s’est étendue. Elle publie des romans, des beaux livres, de la littérature jeunesse, ou encore du pratique à l’image du guide des poissons de Tahiti et des îles, réédité régulièrement par Au Vent des îles. Un livre en particulier a lancé Au Vent des îles sur la voie de la littérature. « On a eu ce sentiment qu’il y avait peu de place donnée à la littérature tahitienne. Et c’est surtout un livre qui nous a marqué, L’île des rêves écrasés, écrit par la grande auteure Chantal Spitz. Il avait été édité par un petit éditeur, les éditions de la plage, et n’était plus disponible. On a contacté Chantal et on lui a dit qu’on voulait publier ce texte qui nous paraissait important. C’était un texte très clairement en opposition aux essais nucléaires, à une époque où c’était plutôt perçu comme un bienfait. D’année en année, on est allé un peu plus loin. On a étendu notre recherche d’auteurs en littérature à la Nouvelle-Calédonie, qui est aussi francophone, puis on est allé voir ce qu’il se passait plus loin dans le Pacifique. » 

Le Grand Pacifique

Nouvelle-Zélande, Australie, Fidji, Samoa, Papouasie-Nouvelle-Guinée… Au Vent des îles a alors commencé un gros programme de traduction, notamment avec la traductrice Mireille Vignol. « Ce serait mentir de dire que c’était une vision, la problématique c’était surtout avoir des textes de qualité à publier. C’était une époque où j’avais la chance de beaucoup voyager dans le Pacifique, et en particulier en Nouvelle-Zélande. Très vite j’ai réalisé qu’il y avait une littérature qui était fort intéressante, on a commencé à lire beaucoup d’auteurs et à les traduire. On a la satisfaction d’avoir réuni dans un même catalogue des auteurs qui ont une communauté de pensée et d’imaginaire, et dont l’histoire a été perturbée il y a deux siècles par la colonisation. Certains peuples parlent l’anglais, l’histoire avait un peu séparé ces gens… Aujourd’hui tout le monde est très content je pense d’être sous le même catalogue. Les auteurs maoris anglophones souhaitaient que les lecteurs polynésiens aient accès à leur littérature. Ce n’était pas une vision divine mais au bout d’un moment on s’est aperçus que ça faisait vraiment sens. On a appuyé sur l’accélérateur », explique Christian Robert.

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Carte Lire un Océan, créée par TITOUAN LAMAZOU pour les 30 ans d’Au Vent des îles

Le réseau d’Au Vent des îles s’est étendu, surtout grâce au monde universitaire anglophone, grand diffuseur de la littérature. « Depuis plus de 20 ans, on publie des textes du Pacifique avec de grands auteurs tels que la samoan Albert Wendt ou la néo-zélandaise Patricia Grace. » De nombreuses rencontres et coopérations que se remémore Christian Robert avec plaisir et fierté. Plein d’anecdotes et de passion, le directeur d’Au Vent des îles semble pouvoir parler de chaque ouvrage comme s’il avait été publié hier. En 30 ans, c’est pourtant 250 livres qui ont été publiés. 

Un anniversaire très particulier

Après une année de préparatifs intenses afin de fêter comme il se doit les 30 ans de la maison d’édition, Christian Robert et ses collègues espéraient pouvoir profiter des événements prévus en 2020. « Cette année devient un petit peu une blague, le coup de la chaise qu’on enlève quand tu t’assoies. C’est comme une farce, on a travaillé toute l’année 2019 à préparer un programme de publication très important, plus de 20 livres sortis en 2020, avec des invitations dans des festivals, des tournées programmées, une représentation du catalogue avec des auteurs de partout sur des festivals, comme le Salon du livre de Paris… Et beaucoup de choses ont été annulées. » 

Finalement, cette année 2020 a été marquée par des festivals annulés ou organisés à distance. Le festival Lire en Polynésie, fondé il y a 20 ans par l’association des éditeurs de Tahiti et des îles, a fêté un anniversaire 2.0 en novembre dernier. La maison d’édition a eu la joie d’y voir récompensé l’Arbre à pain de Célestine Hitiura Vaite. Une preuve, si elle était nécessaire, de l’impact positif de leur travail. « Ce livre avait gagné le prix de l’Université de la Polynésie Française à l’époque. 20 ans après, on se rend compte qu’il est toujours dans le cœur des gens. On est très contents pour elle, pour nous, et tous les gens qui vont avoir la chance de le lire. J’envie tous ceux qui ne l’ont pas encore lu et vont le découvrir, c’est un tel bonheur à la lecture. »

lire en polynésie salon du livre 20 ans

La présence prévue sur de nombreux festivals en métropole n’était pas anodine et le fruit d’un long travail de préparation. « C’est plus compliqué, et plus onéreux, d’aller à Paris depuis Tahiti en avion que de Bordeaux en TGV. » Cette difficulté se retrouve dans la présence en librairie, mais pas tant pour une raison géographique. « C’est très compliqué d’avoir une visibilité dans les librairies, mais pas plus pour nous que pour une petite maison d’édition basée à Lille. Les grosses maisons prennent beaucoup de place. Il y a des dizaines de milliers de nouveautés par an, personne n’est capable de tout lire. A un moment, il y a des choix à faire et les gros sont souvent sur les hauts des piles. Pour autant, on n’est pas aigris du tout, on travaille et on cherche des solutions. On sait que ce n’est pas un métier simple, mais un métier merveilleux. »

Et les 30 prochaines années ? 

Christian Robert est confiant. Au Vent des îles s’est montrée réceptive aux nouvelles technologies et propose de nombreux ebooks, tout en restant persuadée qu’il y a un avenir pour le livre papier et une place pour la littérature polynésienne. « Peut-être que pour les trente ans à venir, le grand challenge va être de faire découvrir et aimer cette littérature ». À plus court terme, l’année 2021 est déjà promise à un beau programme de publication.

La douche froide de la Covid-19 sur les célébrations ou les difficultés rencontrées à cause de la taille ou localisation de la maison d’édition n’entament en rien l’enthousiasme de Christian Robert. « Cette littérature océanienne est belle et on a de très beaux retours sur notre travail et sur les textes qu’on publie, en particulier par des personnes en France. On a bon espoir qu’à terme on trouve une petite place. Les modes se succèdent, par exemple celles des littératures nordiques ou sud américaines, etc. Un jour ou l’autre, le monde va s’intéresser à la littérature océanienne et j’espère que je serais encore en vie, » conclut-il en riant.

Maison d’édition Au Vent des îles

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