Il y a un an Donald Trump était élu. Il y a un an, la revue America faisait paraître son 1er numéro (voir notre article). Avec la parution en janvier 2018 du 4e numéro, notre rédaction a trouvé intéressant de faire un bilan de cette publication qui nous avait tant séduits.

« Les écrivains nous entraînent dans un autre monde, le vrai très probablement », ce principe rédactionnel de départ, énoncé dans le premier numéro de la revue a bien été celui retenu lors des parutions d’America, toutes basées sur une structure éditoriale figée mais efficace, portée par de grandes signatures de la littérature contemporaine. Ainsi défini, le trimestriel a su éviter le piège d’un « anti trumpisme » facile, évident et justifié, pour essayer de comprendre la société américaine, responsable en toute connaissance de cause, de l’élection à sa tête de celui que Marc Dugain a qualifié de « clown ».

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Certes, la chronique du « Poisson Rouge », enfermé dans son bocal du bureau ovale, est mordante et de plus en plus violente, mais elle est atypique et n’est là que pour rappeler l’existence du personnage présidentiel en l’accompagnant d’une simple chronologie effarante et glaçante des événements politiques du trimestre passé. Mais, la revue America donne aussi la parole à des auteurs plus conservateurs comme l’interview remarquable de James Ellroy, ou ce mois-ci le récit jubilatoire d’une rencontre improbable avec les écrivains « un peu réactionnaires » que sont Gay Talese et Tom Wolfe.

La plupart des intellectuels américains pensent qu’on ne peut être profond qu’en s’indignant. Alors ils sont perpétuellement indignés.

Si la revue America veut éviter un manichéisme trop facile en fustigeant à longueur de pages le comportement irresponsable de Trump – qui est quand même à l’origine de la création de la publication – les rubriques cherchent pour l’essentiel implicitement les causes de l’élection du milliardaire.

Trump est le visage de l’Amérique. Certainement pas celle que nous voulons, mais celle que nous méritons.

À ce titre, le dernier numéro est l’un des plus réussis et des plus exemplaires. L’entretien majeur où interviennent les liens personnels très forts liés depuis longtemps par François Busnel, avec les plus grands auteurs américains, est un pur moment d’intelligence et de réflexion. Paul Auster, puisque c’est de lui qu’il s’agit, s’interroge sur le rôle de l’écrivain dans la société américaine, analyse le profil de l’électorat du président, « N°45 sait communiquer dans ce pays avec ceux qui sont en colère » et questionne l’histoire de leur nation.

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Cette histoire nationale est le fil conducteur du magazine America depuis un an. Tous les auteurs tracent un constat ; ce pays, leur pays, a été créé sur la violence, le racisme et sur une réécriture de leur passé. Ce triptyque on le retrouve dans ce dernier numéro. La violence, vue notamment par le prisme de la détention des armes à feu, est décrite avec un talent remarquable par Stephen King, qui en 6 chapitres et un épilogue, raconte minutieusement le processus inéluctable provoqué par le deuxième amendement de la Constitution qui permet la détention et l’utilisation personnelle d’armes à feu. Sans diatribe mais avec une écriture froide et précise, l’auteur de romans fantastiques démontre le caractère inéluctable des fusillades qu’égrènent chaque mois les faits divers américains (le texte a été écrit pourtant en 2013).

Sous chaque pile d’ouvrages de droit, aussi lourde qu’elle puisse être, on ne trouve qu’une seule chose : une arme à feu.

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Véronique Ovalde, a choisi pour sa part d’ausculter la ville « aux 70 000 gangs (…) la ville la plus meurtrière des États-Unis » : Chicago. Elle le fait en rapportant les propos d’anonymes, qu’elle complète de ses observations. La violence traverse cet article comme ce racisme dont Toni Morrison disait, dans un numéro précédent, qu’il avait pour fondement la volonté des classes supérieures de diviser artificiellement les pauvres blancs et les pauvres noirs. Ce racisme latent, permanent est décrit encore par Benjamin Whitmer qui dénonce et démontre ce mois-ci, la ségrégation originelle d’un pays bâti sur la haine de l’autre, celle des Indiens. L’auteur atteint un double objectif dans un article en racontant comment la fête de Thanksgiving Day – qui repose sur le massacre des Indiens Pequot – a été réécrite pour transformer ce crime en fête dédiée à la bienveillance et à la tolérance des premiers colons du May Flower. Comme toute nation, les Américains ont écrit une histoire nationale qui gomme les aspérités de la réalité des faits, qui transforme le massacre originel des Indiens en glorieuse conquête de l’Ouest. Une mythologie toujours en cours aujourd’hui, socle indéniable d’une grande partie de l’électorat républicain.

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Avec une mise en page et une maquette soignées, un papier de qualité, la revue America apporte ainsi quelques pièces à un gigantesque puzzle qui, lorsqu’il sera terminé (à la fin du mandat du 45e président) donnera une image nette et précise de la société américaine, cette société qui nous exalte ou nous fait fuir. Un pays créé sur le racisme qui élit un noir pour choisir huit ans plus tard un blanc xénophobe.

Avec des écrivains porteurs de littérature, nous quittons le domaine du factuel, du quotidien, de l’événementiel, du bon mot, omniprésents dans nos moyens d’information traditionnels pour celui du « vrai, très probablement ». Le succès de ce « mook » si original démontre que la presse papier a encore un bel avenir devant elle, si elle choisit le fond et la qualité. Un constat réconfortant.

America Mag, trimestriel. Sorti en janvier 2018 du numéro 4 sur 16 numéros prévus. 194 pages. 19€. Ean 9791097365042. Disponible dans les librairies, Maison de la Presse ou par abonnement (01.44.70.00.05 ou abo@america-mag,com)

 

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