L’OCA NERA : DU JEU DE L’OIE COMME MODUS SCRIBENDI

Curieux premier roman de Gérard Cartier que L’Oca Nera dans lequel on progresse par chapitres traitant de divers personnages. Un peu comme un jeu de l’oie dont l’auteur serait le lanceur de dés et dont le narrateur vous perdrait peu à peu dans un labyrinthe.

OCA NERA GÉRARD CARTIER

Le narrateur se meut à l’intérieur de son texte tel un pion du jeu, déplacé et balloté au gré des coups du sort. Cet aspect hasardeux, complètement maîtrisé, est à mettre au crédit de l’intérêt sans cesse renouvelé d’un ouvrage qui progresse par sauts et gambades.

Plusieurs petits romans cohabitent au sein du même livre, ce qui requiert de la part du lecteur une attention certaine et des recherches annexes que favorisent divers moteurs de recherche. L’histoire principale est celle du narrateur, dont on devine qu’il est ingénieur, comme l’auteur, et plutôt en fin de carrière, atteint d’une maladie dont le pronostic est réservé. Il y est question de ses amours, d’une agitation politique autour d’un certain tunnel transalpin, de la recherche quasi obsessionnelle de jeux de l’oie qu’il collectionne comme tout ocaludophile qui se respecte.

Cette recherche est l’occasion de rencontres qui mêlent un peu tout ceci. À quoi se rajoute un curieux questionnement qui habite peu ou prou ceux et celles dont les géniteurs ont eu quelque chose à voir avec la Seconde Guerre mondiale : qui, comment pourquoi ? Le narrateur, dont la famille est originaire du Vercors, se penche sur l’histoire de son père déporté et de son oncle exécuté par la milice à 23 ans, lors de l’insurrection mal soutenue du plateau. Il cherche à comprendre leurs trajectoires. Puis apparaît un personnage, fort connu de cette guerre, militant socialiste et pacifiste déçu, très compromis dans la Collaboration et qui fuit après Sigmaringen aux confins de l’Autriche et de l’Italie germanophone pour échapper aux Alliés, à la recherche de ces desperados qu’ils sauront retourner à leur profit dans la lutte anticommuniste qui se profilait déjà. On en suivra sa trace, sous la protection d’une Église fort conciliante.

OCA NERA GÉRARD CARTIER

Un autre curieux personnage apparaît aussi dans ce roman, une certaine Mireille Provence (son nom de scène, de guerre aussi pourrait-on dire), de son vrai nom Simone Waro, terrible espionne à la solde des nazis et qui sauva sa tête à la fin de la guerre par le bénéfice d’une grâce toute gaullienne. Il faut vraiment souligner la qualité de l’écriture parfois quasi poétique qui n’ennuie jamais et se laisser aller comme dans un jeu de l’oie et parfois savoir revenir en arrière pour relier deux chapitres. Le jeu de l’Oie, né dans l’Italie du XVIème siècle, celle des académies un peu sulfureuses, n’était sans doute pas un simple jeu au même titre que les Tarots : divination et ésotérisme en sont la marque et L’Oca Nera montre cette fascination à rechercher ce qui est perdu, caché, oublié. Un beau Livre.

Gérard Cartier L’Oca Nera aux Éditions Thébaïde. Parution 17/01/19. 518 pages. 25€.

L'OCA NERA

Gérard Cartier est né en 1949 à Grenoble, a mené une carrière d’ingénieur sur des projets d’infrastructures dont le tunnel sous la Manche et le projet ferroviaire Lyon-Turin. Poète, il a publié une quinzaine d’ouvrages et a été le lauréat des prix Tristan Tzara et Max Jacob. Il est aussi auteur de récits et critique. L’Oca Nera est son premier roman.

Un commentaire

  1. Merci beaucoup, Marc Gentili, de cette belle lecture de L’oca nera, que je découvre avec grand plaisir. Et c’est une belle intuition de mettre en relation le jeu de l’oie avec la « fascination à rechercher ce qui est perdu, caché, oublié. »…
    Bien cordialement
    Gérard Cartier

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