Éclats. Brisures. C’est ainsi que nous apparaissent les Balkans, région presque inconnue, pourtant à nos portes. Nous nous y intéressons peu. L’image que nous en avons est essentiellement négative. Elle se résume à une répétition de bains de sang déclenchés par quelque raison incompréhensible qui tient de l’atrocité humaine à l’état brut, de cette animalité qui nous est évidemment étrangère, à nous, Européens, Occidentaux. Et pourtant, quelle richesse ! Quelle âme ! Quel souffle exhale de ces terres noires et torturées.

Il y a là-bas, entre les montagnes sombres du Monte Negro, le Danube et l’Orient, des voix qui résonnent si fort qu’elles en feraient mal aux oreilles. Ces voix nous crient la liberté et la droiture indéfectible sur tous les tons. Ce sont là les gènes des Balkans, tellement enracinés dans ces petits pays indéfectiblement liés les uns aux autres, souvent pour le pire.

Et ce terreau terrifiant permet le développement de véritables génies de la littérature comme il est rare d’en trouver. Mais c’est un fait, il y a là dans la glace et la chaleur étouffante, un nid d’écrivains aux plumes aussi diverses que bluffantes. Probablement parce que la vie peut y être courte et que, par conséquent, personne n’a le temps de singer les codes étroits de littératures plus convenues.

Ces auteurs nous parlent de guerre. Quasi systématiquement. De guerre ouverte, de guerres en gestation, de haines intimes remâchées à travers les siècles. Des histoires de détestations ancestrales héritées. Sans fouiller plus avant. Exposition des conséquences tragiques, mais jamais du pourquoi qu’on traque entre les lignes en vain.

Les écrivains balkaniques se contentent de pointer du doigt l’absurde, comme si cela suffisait. Et le burlesque se retrouve non seulement dans le propos où l’angle choisi, mais aussi dans l’écriture. Car la littérature de ce petit bout de monde est une littérature de l’absurde. Absurde comme l’est la vie. Honnête donc dans son grand bazar halluciné où l’honneur est plus important que la vie. Un monde où les idées sont parfois plus vivantes que les êtres humains eux-mêmes.

Dans les Balkans, on dégaine, et on tire à mot portant.

La diversité des plumes est telle qu’il faudrait présenter la totalité des auteurs de la région pour définir un panorama honnête de la littérature balkanique. Une tâche bien trop titanesque. Sélection arbitraire donc de quelques écrivains piquants et déroutants.

*

Ismaïl Kadaré, Trois chants funèbres pour le Kosovo, Fayard.

La quatrième de couverture ne dit rien du contenu de ce minuscule bijou traduit de l’albanais. En même temps, il n’est pas facile de décrire en quelques mots pour le lecteur non initié l’imbroglio qui se noue dans les plaines de ce pays maintenant suspendu entre indépendance et incertitude. Le livre d’Ismaïl Kadaré nous raconte la grande bataille du 28 juin 1389, sanglant événement qui tisse le premier nœud des conflits à venir dans la région.

Ismail Kadaré

Le lecteur y observe les camps s’affronter, même si on ne sait plus bien qui est du côté de qui. On a peur. Unique certitude : l’horreur d’un monde renversé qui marchera dorénavant sur la tête. Et une sorte de résignation à la mort qu’on accueillera dans un tourbillon hétéroclite joyeux.

Autant le dire tout de suite, puisque l’histoire n’est pas un mystère : le sol se retrouve rapidement jonché de corps, scellant ainsi le sort du Kosovo, car « chez les peuples anciens des Balkans, tout ce qui se rattache au sang est, comme on sait, éternel, impérissable, marqué du sceau du destin. »

Ismail Kadaré
Ismail Kadaré



Il faut environ trois quarts d’heure pour avaler ce récit, la chute et l’errance des survivants désemparés. Couler le long de ces lignes d’une étonnante liberté. Comme n’en sont capables que ceux qui se sont longtemps battus pour elle ou qui en ont été privés pendant des siècles au point de manquer étouffer, explosant en « récits étranges, tantôt cruels et terrifiants, tantôt d’une extrême mélancolie. »

Il y a de la tragédie grecque dans les Balkans et on l’écoute, ne saisissant pas toujours le sens et les lecteurs parfois « n’[y] entendant goutte, les suivent avec attention, le regard pensif, plein de tristes et d’incompréhension. »

Mirko Kovač, la vie de Malvina Trifković, Rivages poche/Bibliothèque étrangère

La vie de Malvina Trifkovic
La vie de Malvina Trifkovic

Livre très court. L’histoire d’une femme. D’un drame ? D’une résignation plutôt. L’histoire de « la Serbe », rejetée alors qu’elle devait épouser un Croate. La quatrième de couverture met en exergue l’inconditionnel de la haine. Son acharnement à détruire l’autre pour ce qu’il est. Oui. Cette thématique y est bien présente.

Mirko Kovac
Mirko Kovac

Mais le destin de Malvina est surtout celui d’une rebelle. Si elle accepte d’être repoussée à cause de son nom, elle refuse de courber son âme. Et c’est ce qui est avant tout magnifique dans ce récit. Avec une surprise : un personnage bisexuel, ce qui est peu courant dans un monde balkanique encore très hétéro normé.

La plume ici est plus sage, plus simple, moins explosive, peut-être plus abordable pour nous, lecteurs français rassurés par les longues phrases, les structures classiques. Un beau roman sur lequel plane une nostalgie brumeuse et une force féminine dure comme fer.

Miljenko Jergović, Freelander, Actes Sud

Freelander, Miljenko JergovicPlus classique aussi ce livre dont l’auteur est traduit en plus de vingt langues. Signe probablement que sa plume est facilement appréhendable. Un beau roman, terriblement émouvant. Un personnage principal attachant lancé sur la piste de la mémoire. La sienne, la plus dure qui soit : celle, intime, qui se mêle à l’Histoire éclaboussant notre vie de son ombre.

Miljenko Jergovic
Miljenko Jergovic

Et le recommencement éternel : le cycle infernal de destruction et de douloureuse reconstruction à l’œuvre dans les Balkans. Malédictions jetées par les ruines sans cesse amoncelées, kidnappant les souvenirs pour se venger de la fureur des hommes.

Vladan Matijević, Le baisespoir du jeune Arnold, les allusifs

 Baisespoir du jeune ArnoldCet auteur est fou. Tout simplement. Il fallait déjà l’être pour décider d’écrire un livre non du commencement au dénouement, mais en partant de la fin pour tirer le lecteur jusqu’au début de l’histoire. Comme s’il n’était pas déjà affreusement difficile de bâtir une structure classique qui tient la route. Pour le reste, on se demande au fil des pages si l’auteur n’a pas écrit sous l’emprise de quelques substances illicites. Mais non, Vladan Matijević est tout à fait sain d’esprit.

Vladan Matijević
Vladan Matijević

Il a simplement décidé qu’aucun cadre ne le concernait. Il explose tout, prend les hallucinations pour des réalités fondatrices et les idées pour des personnages énigmatiques. Un rythme effréné, un style inclassable. L’originalité farfelue au service de la violence de l’existence. Sans jamais verser dans l’horreur qui est complètement absente de ces pages, il y a ici une dureté acceptée, et non par résignation, mais comme une des constituantes évidentes de la vie.

Goran Pétrović, Le siège de l’église Saint-Sauveur, Seuil

Premier conseil : n’ouvrez ce livre qu’après avoir déjà lu plusieurs auteurs balkaniques. Il y a besoin d’une légère accoutumance tout de même pour ne pas être complètement désorienté. Ensuite seulement, il ne vous semblera plus aberrant que pour échapper à un siège, un monastère s’élève dans les airs, qu’on puisse voyager à travers le temps grâce aux rêves.

Goran PetrovicUne fable, non, une explosion d’imaginaire qui laisse bouche bée et admiratif. Fantaisie tordue et brillante au service de propos beaucoup moins joyeux, mais magnifiés : la destruction et la résistance.

Je ne vous en dis pas plus. Ce livre est de toute façon indescriptible et impossible à appréhender tant qu’on ne s’est pas plongé dans ses élucubrations invraisemblables. Rien ne pourra vous y aider ? À part peut-être la lecture de ceci :

Goran Petrovic
Goran Petrovic

« Comme le nom de Maglitch (autrement dit le Nébuleux) le suggère, ses remparts étaient souvent investis par le brouillard. En sus de défendre Jitcha, église du couronnement, d’offrir un abri aux voyageurs et à la lumière du jour contre les ténèbres, le fort avait aussi été bâti pour que le brouillard eût un endroit où siéger, et celui-ci, à vrai dire, n’en bougeait pas. À longueur d’année, il rongeait, affamé, le fait des murailles, si bien que l’on était contraint de les réparer de temps à autre en y ajoutant des blocs de pierre taillée. Lors des travaux, il fallait l’écarter provisoirement. Alors, on hissait haut de longues perches munies de multiples crocs acérés. Repoussé, impuissant à se rasseoir, le brouillard affolé flottait dans les environs, rognant furieusement la vue à tout le monde. »

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