Lise de la Salle dans une des principales salles culturelles de Rennes ? Point d’orgue d’une saison riche et passionnante, l’ultime rendez-vous de l’Orchestre symphonique de Bretagne ne pouvait s’autoriser la médiocrité. En invitant l’étonnante pianiste française Lise de la Salle, Marc Feldman jouait la sécurité avec un concert de haute volée. Au programme la symphonie n° 9 de Dmitri Chostakovitch suivie du concerto n°3 en ré mineur de Serge Rachmaninov. Ce concert de la série des « essentiels » méritait donc son titre de… « Les indomptés ».

 

Mauvaise surprise : Darrell Ang, rappelé d’urgence à Singapour, n’est pas en mesure de diriger l’orchestre. Se pose donc la question de savoir qui, au pied levé, remplacera le directeur artistique. Agréable surprise que la venue de Maximosb les indomptése Tortelier, digne descendant d’une lignée de musiciens prestigieux, puisqu’il n’est pas moins que le petit fils d’un géant du violoncelle Paul Tortelier. Comme chef d’orchestre, il s’est imposé avec brio dans un programme loin d’être aisé si on n’a pas eu le temps de s’accoutumer à l’orchestre. Chostakovitch contre Rachmaninov… intéressante rencontre, pour ne pas dire stimulante confrontation. D’un côté, l’apparatchik, l’homme de l’Est, au service obligatoire du pouvoir stalinien et de sa vision artistique (plus que controversée) ; de l’autre, l’élégant et génial dandy, totalement libre d’expression et qui incarne les valeurs de démocratie de l’Ouest. Les deux n’en sont pas moins viscéralement attachés à leurs racines.

maxime tortelier
crédit photo: Phil (ww.starlightphoto.co.uk)

Pourtant Chostakovitch s’avère tout à fait capable de secouer le joug et cette déroutante symphonie n° 9 en est une éclatante démonstration. Revisitons un instant l’histoire, la neuvième est jouée pour la première fois à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. L’esthétique attendue des artistes officiels est donc celle d’une glorification des héros et des martyrs, la traduction en musique peut facilement se concevoir. C’est pourtant un absolu contre-pied que prend l’auteur. Le premier mouvement annonce la couleur en étant plus primesautier que dithyrambique – c’est certainement inattendu pour les auditeurs de l’époque. Le second, sombre et émouvant, évoque la marche d’une troupe harassée, démoralisée et lasse de la guerre. La flûte émet de longues plaintes que soutiennent les notes graves des violoncelles ; c’est une mélodie sinueuse et lancinante qui nous conduira jusqu’au troisième mouvement synonyme de retour à une certaine légèreté. Très rapidement pourtant, il devient plus martial, comme si enfin la victoire allait être dignement fêtée ; mais il y a plus d’ironie grinçante Lise de la Salleque de joie dans ces mélodies. Le quatrième mouvement sera un appel des cuivres auquel seul le basson répondra. Il entame avec l’orchestre un dialogue curieux et solitaire, mais avec détermination paraît vouloir imposer sa vision. Il est la traduction de la lutte de l’homme, seul face à « l’appareil ». Le cinquième mouvement est une éclatante montée en puissance, haletante ; il conclut la symphonie sur un puissant accord. L’OSB se montre concentré et précis, réussissant sous la baguette de son chef d’un jour une très belle prestation.

Après les quelques minutes d’un entracte fumigatoire et péripatéticien, nous rejoignons nos sièges, impatients d’entendre ce que la très fameuse Lise de la Salle va nous proposer. Si le deuxième concerto de Serge Rachmaninov est le plus fameux, le troisième – selon les propres dires du compositeur – l’impressionnait lorsqu’il devait le jouer en public. Force est de reconnaître que cet énergique petit bout de femme nous a malmenés, secoués et émerveillés. Lise de la Salle s’implique si totalement dans l’œuvre qu’elle interprète qu’elle paraît faire corps avec son piano. Elle martèle avec une incroyable énergie les accords puissants de ce concerto. Il y a dans la musique russe quelque chose de particulier qu’on pourrait Lise de la Salledéfinir comme une authentique identité. Interrogés sur ce sujet, les deux musiciens russes de l’OSB, Anatol Karaev et Nicolaï Tsygankov, du pupitre des premiers violons, confirment notre impression et apportent un éclairage intéressant sur la prestation de Lise de la Salle. Les deux tombent d’accord pour dire que l’approche de la pianiste française est très intelligente et que, se dispensant d’artifices utilisés par d’autres pianistes moins talentueux, elle respecte la partition de Rachmaninov avec une extrême rigueur. Cette musique est passionnée et fascinante, elle correspond parfaitement à la définition que le musicien apportait lui-même de son œuvre : « Ce que j’essaie de faire lorsque j’écris ma musique, c’est de lui faire dire simplement et directement ce qui est dans mon cœur lorsque je compose : si c’est de l’amertume, de la tristesse ou de la piété, alors ces sentiments font partie de ma musique, qui devient belle, amère, triste ou pieuse ».

L’OSB et Lise de la Salle nous ont offert une fin de saison en forme de bouquet final, la soirée fut vraiment d’un très haut niveau ; le public rennais venu en foule assister à cet événement a exprimé avec force sa satisfaction. Dommage que n’ayons pu faire nos adieux à Darrell Ang et le remercier de son travail à Rennes pendant quelques années, mais la vie est ainsi faite. Qu’il nous soit pourtant permis d’exprimer notre reconnaissance à Maxime Tortelier venu au débotté faire avec gentillesse la démonstration de ses qualités.

La saison se termine, elle fut belle et foisonnante, mais déjà nos regards se dirigent vers l’avenir. Nous n’allons pas tarder à vous commenter le programme 2015/2016. Allons, patience…

Ce programme sera également interprété le dimanche 14 juin 2015, à 16h15, au château de Suscinio, Morbihan

Photos : Stéphane Gallois et Marco Borggreve

Lise de la Salle et l’OSB se la jouent charme slave au TNB was last modified: juin 16th, 2015 by Thierry Martin

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