En partant d’un fait divers national, Nury et Brüno décryptent minutieusement une société américaine peu encline à l’autocritique. Une BD documentaire exceptionnelle qui se lit comme un polar. Glaçant et magnifique.

Sur la page de gauche, un homme carré, au visage dissimulé par sa barbe blanche. Tout sentiment est ainsi dissimulé. Sur sa carte de visite on peut lui dessiner 160 cercueils « certifiés » et 95 « officieux ». C’est le nombre de personnes tuées par Chris Kyle, sniper de l’armée américaine en Irak. Il a un surnom: « La légende », tout simplement. Clint Eastwood a raconté son histoire inscrite dans la vision glorieuse de l’Amérique, emplie de testostérone. Son film American Sniper a rapporté 350 millions de dollars au box-office, record américain pour un film de guerre.

Sur la page de droite, un jeune homme, ancien marine. À son actif aucun combat mortel. Des missions de gardien de prison en Irak. Une bagarre avec d’autres soldats. La récupération et l’enterrement de cadavres en Haïti suite à un tremblement de terre. Un anonyme souffrant à son retour de Post-Traumatic Stress Disorder. Il s’appelle Eddie Ray Routh. Il va tuer la Légende. Ce sont Nury et Brüno qui nous racontent dans cette BD son histoire au titre explicite.

l'homme qui tua chris kyle bd

Les auteurs ont choisi la voix documentaire, utilisant en voix off, les documents écrits, filmés, recensés lors de leur enquête. Intacts, sans modifications, ces mots recopiés ajoutent au caractère glaçant de l’histoire de ces deux êtres si proches l’un de l’autre au départ, mais dont les destins vont finalement diverger. Chris Kyle a connu des traumatismes, mais il va les surmonter pour en faire une force. Ray Routh, sans mort à son « compteur », n’aura pas la gloire comme béquille. Par le traitement graphique magnifique et un scénario millimétré, les auteurs racontent le fait divers d’un assassinat parmi d’autres. Interviews télévisées, images embarquées de caméras policières, témoignages au procès nous emmènent dans un « Faites entrer l’accusé » américain, avec toute la rigueur voulue et la recherche de neutralité. Mais la personnalité de Chris Kyle, le contexte historique d’après 11 septembre donnent au fur et à mesure des pages une nouvelle dimension au récit. C’est un véritable portrait de l’Amérique avec toutes ses contradictions et ses fantômes qui apparaît sous nos yeux. Le rôle et la fascination pour les armes, la drogue, le traitement des soldats traumatisés au retour de leurs missions, le culte d’un pays supérieur aux autres, le discours omniprésent de la religion et d’un Dieu omniscient, les médias, leur duplicité financière, sont ainsi exposés à notre lecture.

Clint Eastwood, dont une citation d’un de ses films ouvre chaque chapitre, porté par son idéologie patriotique donne dans son drame une vision manichéenne de Chris Kyle héros de l’Amérique. Nuri et Brüno évitent ce piège et invitent plutôt le lecteur à réfléchir. La femme de Chris Kyle qui prend une place importante après la mort de son époux, devient le personnage central du malaise qui nous saisit. Veuve sincère, elle occupe les plateaux de télévision, écrit des best-sellers, tourne des spots publicitaires pour des industriels d’armes, gagne beaucoup d’argent. Ses larmes et ses propos laissent un goût amer dans la bouche, entre opportunisme et détresse. Cette sécheresse déstabilisante est amplifiée par un dessin gardant souvent le cadrage d’images réelles, amplifiant le caractère de reportage. Le texte lui même utilise toute la liberté possible qu’offre la Bande dessinée. Dialogues hors des cases, texte en colonne, petit texte en blanc sur un large fond noir, la richesse graphique est immense et donne un caractère unique au travail d’enquête minutieuse effectué.

l'homme qui tua chris kyle bd

En cette période électorale aux États Unis, cette BD nous en apprend beaucoup sur une nation qui a du mal à regarder ses défauts qu’elle dissimule souvent derrière des légendes. « Si la légende est plus belle que la réalité, imprime la légende ». Cette réplique de L’homme qui tua Liberty Valence de John Ford ouvre les premières pages de l’album. Nury et Brüno ont préféré imprimer leur vérité. Pour notre plus grand bonheur.

L’homme qui tua Chris Kyle. Scénario : Fabien Nuri. Dessin : Brüno. Couleur : Laurence Croix. 164 pages. Éditions Dargaud. 22,50€. A noter une édition grand format au prix de 27€.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom