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Les Unes de L’Équipe, en plein dans le mille

Les Unes de L’Équipe, en plein dans le mille

Avec le magnifique ouvrage 1000 Unes, le journal L’Équipe revisite 76 ans d’histoire du journal et du sport. Des Unes qui disent beaucoup des champions, des championnes, des évènements marquants mais aussi de l’évolution de notre société et des modes d’information. Instructif et nostalgique.

C’est une photo iconique, imprimée à 1 642 502 exemplaires. On y voit trois joueurs de foot en bleu. De face Djorkaeff est agenouillé, extatique. Derrière lui, Emmanuel Petit écarte les bras accueillant le bonheur qui le submerge. De dos un numéro 10 sur le maillot, un nom, Zidane. Au-dessus des hommes, deux mots : « Pour l’éternité ». Effectivement cette Une de L’Équipe est gravée à jamais, comme le moment qu’elle saisit. Pour toujours. Elle symbolise une identité acquise avec le temps du « premier quotidien sportif français ». Un titre court, parfois accompagné d’un jeu de mots, et une photo symbole. Le moment saisi par Alain de Martignac montre à la fois le bonheur immense qui deviendra de manière éphémère celui d’une nation et trois des joueurs acteurs des trois buts français. Cette page intègre ce que Pascal Glo, qui a choisi et présenté ces mille Unes, les trois critères essentiels pris en compte : les valeurs sportive, émotionnelle et commerciale.

Il n’en fut pourtant pas toujours ainsi et la reproduction des premières pages de ce journal, qui ne paraitra d’abord que trois ou quatre fois par semaine, montre de manière éclatante l’évolution de la communication. Il fallait dès le premier numéro paru le 28 février 1946 fournir en Une le maximum d’informations pour attirer le lecteur potentiel, parce que les moyens de communication étaient rares et décalés dans le temps. On cherche parfois le titre principal noyé dans des encarts multiples avec même, dans les années 80, un renvoi de titre par des flèches à des photos positionnées en bas de la page. Le chemin parcouru est immense entre le titre « Le cœur de Nice et le pied de Nuremberg ont ébranlé le Réal » en 1960 et le magnifique « Laure Olympique » lors du titre de Laure Manaudou en 2004 auquel répondra trois ans plus tard le simple « L’Or Manaudou », dans un rappel dans le temps dont le lecteur n’a pas toujours conscience et que mentionne opportunément le livre. C’est en 1978 avec « Mundialissimo » pour présenter le mondial argentin que débutait ce qui deviendra une des marques de fabrique du quotidien, identique à celle de Libération. 

On apprend au cours de passionnantes présentations du découpage thématique que ces Unes sont parfois programmées et imaginées plusieurs jours à l’avance, comme des articles de fond. C’est une équipe qui la compose, l’imagine, la discute. Et parfois passe à côté. Pascal Glo a le mérite et l’honnêteté de citer ces erreurs : celle d’Émilie Le Pennec, championne olympique de gymnastique oubliée derrière Gatlin, vainqueur du 100 mètres ou encore plus choquant, le simple bandeau pour le titre olympique des handballeuses françaises supplantées par l’arrivée de Messi au PSG. Raisons commerciales, l’arrivée de l’Argentin a augmenté le nombre des ventes du jour, mais aussi les connexions avec les priorités sociétales. L’histoire des Unes démontre aussi comment les exploits des femmes eurent du mal à faire la première page, Serena Williams n’ayant même jamais cet honneur.

Parfois le mauvais choix est simplement le reflet d’une époque, comme le titre en 1967 du classement de l’arrivée au sommet du Ventoux, ignorant au moins en gros caractères la mort de Tom Simpson, symbole d’une difficulté à évoquer ce qu’on appelait alors le « doping ». On place par contre en Une le visage de détresse d’Ocana, celui ensanglanté de Jeannie Longo ou la visite de la femme de Roger Rivière à l’hôpital après sa chute dans le Perjuret, des choix qui ne seraient plus retenus aujourd’hui.

Une autre évolution marquante est celle de la couleur, longtemps utilisée en fond de manière uniforme : papier rose le samedi et jaune le lundi. Platini, joueur en première page plus de 500 fois, comme Zidane, ne sera publié qu’en noir et blanc, les tons de son maillot de la Juventus. Cette couleur souvent monochrome au début sera longtemps exceptionnelle, utilisée pour annoncer un évènement particulier : JO de Grenoble, finale St-Étienne Bayern de Munich… Une autre modification importante, dont l’ouvrage ne rend pas parfaitement compte : celui du passage au format tabloïd en 2015 qui dira adieu à ce journal que l’on devait accueillir et ouvrir les bras grands ouverts.

Cette rétrospective rend ainsi compte de l’évolution du monde, de l’information et de la manière de la transmettre. Quand les reproductions sont suffisamment grandes, on se plait à scruter les autres éléments de la Une. On constate ainsi des publicités de cognac ou de whisky en bandeau de première page, ou des informations en devenir qui s’avèreront farfelues ou prémonitoires. Et puis il y a le prix qui passa en quelques années de moins de 1€ à 2,30 € aujourd’hui. Le temps passe. 

On pourra regretter que les années soixante et soixante-dix soient passablement minorées, que les photographes ne soient pas suffisamment mis en valeur, que certaines reproductions anciennes soient de qualité moyenne, mais l’ensemble est remarquable et indispensable. Cet imposant ouvrage qu’on laissera traîner sur la table de salon est de celui que l’on reprend, feuillette pour passer le temps. On s’arrête alors sur une Une pleine page ou sur une autre au format timbre-poste et on s’amuse à y déchiffrer les à-côtés, les titres secondaires. On remonte le temps. Avec nostalgie. Et regrets, souvent.

L’Équipe. 1000 Unes. Solar Éditions. Texte, recherche et choix des Unes de Pascal Glo. 400 pages. 35€.

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