Pendant de longues semaines, Charles Wright s’est immergé dans la communauté des moines catholiques bénédictins de Ganagobie dans les Alpes de Haute Provence. Il s’y est, notamment, entretenu avec le frère-abbé Michel Pascal. Il en suit un échange d’une grande profondeur dans lequel l’abbé explore sa foi, sa dévotion entière au Christ et le sens de la vie monastique sans cacher les conflits intérieurs qu’il peut rencontrer. La question de la chasteté par la sublimation de l’énergie sexuelle est abordée sans tabou comme le montre le passage suivant.

 

Désolé de retomber à des niveaux sublunaires, voire carrément sous la ceinture, mais je voudrais qu’on évoque désormais la sexualité des moines. Les moines sont-ils comme les anges, libérés des servitudes du corps, asexués ? Une partie de la littérature monastique le laisse entendre. Pourtant vous avez bien un corps et, comme disait Pascal, « qui veut faire l’ange fait la bête ». Alors recyclez-vous ces pulsions ?

Là, on peut parler d’un mot très utile que tous les psychanalystes connaissent, c’est le mot « sublimation ». Toutes ces pulsions, il ne s’agit pas de les rabaisser, de les brider, de mettre un couvercle dessus parce qu’elles trouveront toujours une issue. Je t’ai parlé de ce moine, un ascète vigoureux, qui mettait une telle énergie à se brimer que ça ressortait dans la colère : il était insupportable (rires). Toutes ces pulsions, il faut au contraire les laisser monter et les sublimer. La sublimation, cela veut dire que l’énergie de l’amour, qui pourrait être purement sexuelle, la voilà captée et dirigée dans une autre direction. Moi, homme, je le vis dans l’amour du Christ. Si le Christ n’était pas mon ami intime, à qui je ne cache rien, à qui je ne refuse rien, devant qui je vis tout, je dis tout, je ne pourrais pas vivre une telle réalité, à une telle hauteur. Parce qu’à certains moments, le torrent et la vague seraient trop forts. Sublimer, ce n’est pas couper le courant d’énergie que représente l’élan sexuel, mais c’est lui donner sa vraie finalité, non pas en gommant l’étape intermédiaire qui pourrait être l’union des corps, mais en lui donnant un autre sens, en le tournant vers l’auteur de l’amour. (…). Une mystique comme Thérèse d’Avila dit ne jamais avoir eu d’expérience sexuelle humaine, mais, selon elle, l’amour qu’elle a vécu avec Dieu est certainement bien au-delà de toute forme de réalisation humaine. Je veux bien la croire (…). François d’Assise aussi a vécu un amour immense avec Dieu. Sans parler des martyrs. S’ils ont été capables de donner leur vie pour le Christ, c’est que leur amour pour Dieu était plus grand que l’amour terrestre qu’ils auraient pu connaître et que certains ont d’ailleurs connu.

Alors qu’on vit dans une civilisation que Bergson qualifiait d’«aphrodisiaque », on a du mal à comprendre qu’on puisse ainsi se couper de la vie sexuelle. Ce que vous nous expliquez, c’est que vous ne vous en coupez pas.

Non, elle est sublimée, elle est redirigée. Cela n’empêche en rien les moments difficiles où nous sentons monter des désirs puissants. Mais saint Benoît nous enseigne à ne pas suivre ces désirs charnels parce qu’ils sont la source de toutes les complications et aboutissent souvent à la fermeture de la vie spirituelle.

Vous êtes souvent chargé d’accueillir les hôtes. Comment faites-vous quand vous croisez de jolies filles ?

Tous les moines ont un talon d’Achille : pour l’un, ce sera l’argent ; pour un autre, le pouvoir… Moi, c’est l’attirance que je peux ressentir pour les personnes de l’autre moitié de l’humanité ! Je ne suis pas insensible. Dans les cas que tu évoques, je me dis : « Seigneur, tu as permis que dans le genre humain il y ait des femmes si belles, c’est magnifique. » (…). Alors évidemment, il faut que je surveille où se portent vraiment mon désir et ma contemplation. Si je contemple cette femme pour elle-même ou pour le bien que je compte en retirer, c’est un désir que j’estime dévoyé. (…) Quand je vis ces rencontres- là, je rends grâce à Dieu (…). Je me dis que c’est l’autre face de mon humanité, un alter ego. J’ai comme cela plusieurs amies femmes que je suis en accompagnement. C’est d’une très grande richesse parce que nous essayons de vivre ce lien sans la moindre ambiguïté. Il ne s’agit pas de déraper parce que nous réalisons là, sans l’aspect sexuel, la communion de l’humanité.

 A quoi servent les moines ? Dialogue entre un jeune homme et un homme de Dieu, Bourin Editeur, 14 avril 2011, 21 €


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