VIRACOCHA

La société Inca est une des plus complexes et des plus méconnues de l’Histoire . Mais aussi des plus fascinantes. Franck Garcia essaie, s’appuyant sur les recherches les plus récentes, d’embrasser à la fois l’histoire chronologique et la pensée préhispanique. Pari réussi.

LES INCAS FRANCK GARCIA

Si vous pensez que les Incas sont une coalition de diverses civilisations formées vers le 11e siècle, qui s’est agrandie géographiquement pour atteindre son apogée et former un Empire détruit par l’arrivée des Espagnols en 1532, il va falloir biffer tous les termes de ce que vous pensez être vos connaissances. Les Incas n’ont jamais existé, car il n’y eut qu’un Inca, « l’Inca », celui à la tête d’un vaste territoire essentiellement côtier du nord de la Colombie actuelle au sud de l’Argentine. D’Empire, il n’y en eut point, ce vocable issu d’une pensée politique européenne et rappelant l’organisation romaine, ne correspond pas à l’organisation préhispanique.

L’État inca s’appelle le Tahuantinsuyu, les « quatre parties réunies », le chiffre quatre étant omniprésent, et ne ressemble en rien à nos modèles politiques connus. Ces bases établies, il va falloir éviter ensuite les écueils d’une interprétation a posteriori. Se méfier des chroniques espagnoles à la gloire des conquistadores apportant la civilisation à des sauvages, mais aussi des réappropriations indigènes à partir des mouvements d’indépendance de la moitié du 19e siècle. Ces mouvements post-coloniaux visaient à faire des civilisations incas les prémices d’une société socialiste égalitaire. Il faut tout remettre à plat en oubliant nos « connaissances » très vite périmées sous l’assaut de nouvelles investigations, encore partielles, mais en progrès constants.

VIRACOCHA
Viracocha

Par contre, si vous ne savez rien des Incas, alors vous allez pouvoir comprendre le processus de conquête espagnole, les difficultés de son établissement et surtout approcher véritablement la pensée, l’organisation politique de cette civilisation ancrée, contrairement à ce que pensaient les envahisseurs, dans un passé réel et inventé où les mythes eurent une place fondamentale. Plus exactement un triptyque mythique avec d’abord un socle commun aux civilisations andines, Viracocha, force créatrice imparfaite. Ensuite pour justifier la suprématie des habitants de Cuzco, les frères Ayar, à l’origine selon le mythe, de la dynastie des Incas et qui rapprochèrent le pouvoir de la ville, et enfin l’Inca majeur, Pachacutec, placé dans une perspective cosmique. Ce dernier, prit une place primordiale au sein des Incas qui se succédèrent au pouvoir, chef pivot auquel se rattachèrent de nombreuses valeurs dynastiques.Trois socles fondateurs pour la compréhension de ce monde.

Pachacutec
Pachacutec

S’appuyant sur les recherches archéologiques et scientifiques les plus récentes, cet ouvrage de synthèse se montre aussi passionnant lorsqu’il évoque les conditions de vie des marins sur les bateaux espagnols que le mode de vie des habitants de Cuzco. Il recherche dans les récits non écrits, mythiques, la construction d’une perception de l’univers avec une mission sacrée, éloignée des modes de pensées européennes: organiser l’espace et le temps.

Il suffit d’une centaine d’hommes venus d’ailleurs, et des faiblesses propres aux croyances et à l’organisation d’une civilisation inca vieille d’un siècle, pour détruire cet univers si riche et complexe.

« Par le terrible et incroyable coup de force des conquistadores, l’aventure inca se trouva aspirée et ballotée dans le tourbillon de la colonisation. Il devait en sortir des hommes désorientés, des cadavres innombrables et la mémoire poussiéreuse et fragmentaire d’un immense royaume, réduit à néant par l’appât du gain. »

the gold eaters

Ce livre érudit, mais d’une lecture aisée a le mérite de rendre compréhensible une histoire presque toujours caricaturée et complexe. Franck Garcia, docteur en archéologie à la Sorbonne, ne fait pas dans son ouvrage de la vulgarisation, mais tout en gardant une remarquable rigueur scientifique, il permet aux non-spécialistes de mieux comprendre cette civilisation égale des plus grandes, réduite trop souvent à des images conventionnelles d’adoration du Soleil et de sacrifices. Et qui fut aussi détruite par la mortalité de 90 % de ses habitants, non immunisés contre les maladies apportées par les espagnols. Comme un rappel que l’histoire se répète éternellement.

Les Incas de Franck Garcia. Éditions Ellipses. Collection Biographies & Mythes historiques. 330 pages. Novembre 2019. 24,50€.

Lire un extrait ici.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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